Fatherland – Robert Harris

Fatherland de Robert Harris

 

En avril 1964, deux événements concomitants bousculent l’agenda des forces de l’ordre allemandes et de la Kripo (police) en particulier. Pour l’anniversaire du Chancelier Hitler, les Berlinois et l’ensemble des peuples allemands tiennent à fêter dignement cet « heureux » présage. Pour l’Amérique de Kennedy (Joseph et non pas John), le temps de la réconciliation est venu, et l’occasion de mettre fin à la Guerre froide est trop belle. Le sort de Juifs d’Europe ? Sans preuve, que faire de vagues soupçons ?  N’est-ce pas de la propagande soviétique comme le soutiennent les diplomates allemands ?

Ces questions fondamentales ne concernent aucunement Xavier March, officier SS de la Kripo. Sa préoccupation immédiate se concentre sur le décès d’un septuagénaire unijambiste repêché de bon matin à Berlin. Au cours de son enquête, l’inconnu va le mener à un autre corps ainsi qu’à une jeune journaliste américaine, Chalie Maguire.  Ses affaires se corsent quand il découvre l’identité des deux hommes : de hauts dignitaires nazis, et les morts suspectes s’accumulent. Quelqu’un cacherait-il un cadavre (ou des millions) dans son placard ? Le poisson n’est-il pas trop gros pour le policier à l’uniforme noir ?

Ce roman uchronique exploite parfaitement les deux thématiques signalées en 4° de couverture : un thriller efficace et une interprétation de l’Histoire sous l’Allemagne nazie.

Le major (Sturmbannfürher) March enquête sur des meurtres, accidents ou suicides suspects. Un seul rescapé pourrait le renseigner sur les raisons de cette série de morts mystérieuses, mais il s’est volatilisé et sa dernière trace conduit notre enquêteur en Suisse. Xavier n’étant pas démonstratif dans son amour de La Patrie et du Fürher, la Gestapo est sur son dos. Une sortie du territoire semble compromise, d’autant que les autorités berlinoises ne sont, a priori, pas étrangères aux destins tragiques des dignitaires disparus. Nebe, le chef de la Kripo l’épaule et lui procure le sésame espéré. Sa côte de popularité ne remonte pas dans la hiérarchie de l’ordre noir, March obtient un sursis de quelques jours pour trouver le fin mot de l’histoire (ou bien bénéficier des douceurs des camps de redressement).

Les déboires, les trahisons et les culs-de-sac referment inexorablement les mâchoires nazies sur les deux héros. Le suspens se renforce de page en page et si les révélations finales ne surprennent pas le lecteur, l’enchaînement des événements et des rebondissements comblent notre soif d’action et de tension. En fin de compte, l’aspect thriller tient ses promesses, impossible de ne pas prendre fait et cause pour le tandem March/Maguire.

Fatherland joue également sur un registre plus périphérique puisque l’enquête se développe dans une Allemagne nazie de 1964. C’est donc sur cet aspect uchronique que j’ai fondé beaucoup d’espoirs.

Robert Harris nous plonge en plein cœur de Berlin, et de la vie sous un national-socialisme triomphant. Le changement opéré après guerre se répercute dans le quotidien des millions d’Allemands. Le régime s’immisce dans toutes les strates et aspérités de la vie jusqu’à imposer la manière de se comporter, d’éduquer, d’aimer et de penser. Les méthodes sont diverses et multiples : de l’encouragement bonhomme à l’incitation appuyée, en passant par de la propagande outrancière aux messages et publicités radiodiffusés à bon escient… des procédés subtils jusqu’au camp de redressement. Le totalitarisme à son paroxysme !

Le tableau dépeint est saisissant et finalement conforme à ce que nous pourrions imaginer en nous basant sur la période précédant la guerre. L’envergure du phénomène est décuplée par l’imagination et l’habileté de l’auteur. D’ailleurs, le recalibrage cérébral de la population semble terriblement opérationnel dans cette Allemagne de 1964.

Robert Harris suit une démarche rigoureuse — si je puis dire — pour élaborer son cadre. L’enquête et la situation personnelle de March dévoilent l’ambiance de Berlin et les conséquences de la domination nazie sur le peuple. Les dignitaires morts ont tous réellement vécu et ont participé à la conférence de Wannsee dirigée par Heydrich, sur la solution finale. L’absence de tout juif dans la sphère d’influence allemande révèle le jusqu’au-boutisme des hauts responsables et l’immobilisme des autres nations.

Parvenir à une telle Allemagne de 1964 exige d’écrire un récit cohérent à compter de la date clé.

La bifurcation historique s’opère en 1942. La stratégie Barbarossa visant à conquérir les territoires soviétiques jusqu’à l’Oural est un succès.  Hitler s’en rend maître en 1943. Subsistent des poches de résistance et un terrorisme régulier qui laissent les autorités policières sur un qui-vive permanent. Les ressources énergétiques et minières ainsi à disposition constituent un plus dans l’effort de guerre et dans la reconstruction de Berlin (d’immenses bâtiments voient le jour : Reichstag monumental, Dôme, Arc de triomphe…). Rappelons que la France rendit les armes en juin 1940, la Suisse est toujours neutre, l’Espagne et l’Italie font partie des puissances de l’Axe. Qu’en est-il de nos amis anglais ?

Ils ont fait la paix, combattre seul s’avérait être une tâche titanesque et illusoire. Aussi Winston Churchill a-t-il  fui, George VI a laissé le trône à Édouard et Wallis Simpson qui auraient eu des sympathies national-socialistes (pas d’Elizabeth II). Du côté américain, les événements se sont déroulés conformément à l’Histoire dans le Pacifique, les bombes A ont explosé au Japon entraînant sa capitulation. En revanche,  en l’absence d’un deuxième front en Europe les forces US renoncent à débarquer en Normandie.

Ainsi le Fürher est-il tout puissant de l’Atlantique à l’Oural. Bienvenu dans le Reich de Mille An…

Robert Harris nous offre une excellente uchronie, un bon thriller qui accumule les cadavres, le tout sans temps mort !  L’association uchronie et Allemagne fait écho à d’autres œuvres dont un cycle très récent, Les Origines de Stéphane Przybylski. L’auteur explore également une Allemagne nazie, mais la trame se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale, et les conséquences d’une victoire de l’Axe ne sont pas abordées. Nous pouvons rapprocher Fatherland de la Trilogie du Subtil Changement de Jo Walton (Le Cercle Farthing). Il s’agit d’une série policière dans une Angleterre ayant fait la paix avec Hitler. Le point de vue se situe du côté britannique ; l’uchronie et les conséquences sont suggérées et assez éloignées de l’enquête. Et cette partie séduisante m’avait mis l’eau à la bouche sans aller jusqu’au bout de sa promesse. Dans le roman de Harris, l’uchronie occupe la place de choix, et il n’y a point de frustration.

Avec Fatherland, j’ai eu le bonheur de lire une uchronie magistrale dans laquelle l’auteur élabore non seulement une Allemagne nazie minutieusement pensée, mais répercute de multiples détails dans le reste du monde, façonnant ainsi des relations internationales autres. Savoureux! Une référence.

Le livre :

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Date de parution mars 1998

Editeur Pocket

Collection Pocket, numéro 4485

Format 11cm x 18cm

Nombre de pages 424

16 réflexions sur “Fatherland – Robert Harris

  1. JC Largange

    À noter, la crédibilité du point de divergence : le changement de système cryptographique, le « percement » d’Enigma – qui n’était jamais que le développement militaire d’un procédé « COTS » (pour « Commercial Of The Shelf » ou « produit disponible dans le commerce ») a été la clef de la contre-campagne alliée dans l’Atlantique Nord visant les sous-marins de l’Axe dans notre « ligne temporelle ».
    L’arrière-plan personnel du Sturmbannfürher March, ancien sous-marinier constitue d’ailleurs une trouvaille perspicace de l’auteur, à la fois pour éclairer ce « point de divergence temporelle », mais aussi pour « cimenter » la logique de son adhésion « par défaut » au régime nazi.

    Robert Harris a – selon mon point de vue forcément subjectif – l’intelligence de limiter le changement aux possibilités militaires, politiques et matérielles de l’époque décrite.

    Le Reich a beau être vainqueur en Europe, il est dans l’incapacité de détruire entièrement l’Union Soviétique qui subsiste au delà de l’Oural, tout d’abord parce que son immensité la rend « positivement imprenable », à l’instar de l’Eurasia d’Orwell dans 1984. Certes, une guerrilla d’usure est poursuivie au-delà de l’Oural, mais elle ne fait qu’égratigner un adversaire capable de mettre en oeuvre une aviation de combat suffisamment performante pour ne pas avoir été balayée du ciel sibérien (avec sans doute une aide économique voire technique américaine, mais la chose n’est que sous-entendue).

    Comme dans notre « Official Time Line » (OTL), l’arme nucléaire américaine détenue – et surtout employée en premier au Japon – a figé la situation politique mondiale en une Guerre Froide. Ainsi, la Suisse, promise au dépeçage selon ses lignes de partage linguistiques par les plans allemands initiaux survit à l’ombre d’un « parapluie nucléaire » américain aussi implicite qu’efficace.

    Point d’invasion de la Grande-Bretagne non plus, l’exploitation de ses lignes de fractures internes à la faveur d’un blocus maritime implacable a suffit à « remettre en selle » les partisans de cet « arrangement à l’amiable » impitoyablement mis sur la touche en « OTL » par un Winston Churchill sous perfusion américaine. on se rapproche-là de l’univers ATL (Alternate Time Line) décrit par Joe Walton dans sa « Trilogie du Subtil Changement ».

    Pas plus de « Greater Germania » à l’horizon englobant toute l’Europe Occidentale (comme dans le film éponyme), mais une « Union Européenne » ATL partageant avec la nôtre son drapeau étoilé et son « Hymne à la joie ». Certes, l’égalité entre partenaires n’y est sans doute pas de mise, mais en grattant un peu, Robert Harris n’aurait eu aucun mal a faire figurer les mêmes noms au générique diplomatique de sa fondation. Notons d’ailleurs que de la part d’un régime intrinsèquement nationaliste, l’idée d’amalgamer les peuples sous un même gouvernement unifié relèverait d’un sérieux paradoxe ! Les limites de l’exercice sont elliptiquement évoquées avec la rumeur -forcément étouffée – de la fuite des pionniers du Lebensraum devant la guérilla incessante qui frappe (sans doute durement) leurs colonies de peuplement.

    Enfin, protégée par l’Atlantique, les Amériques demeurent « un monde à part » – où une Elisabeth II règne depuis le Canada sur ce qui a pu être préservé de l’Empire et où les Etats-Unis poursuivent très certainement l’application de la fameuse « doctrine Monroe »- que l’on pourrait rapprocher (toutes proportions gardées bien sûr).

    Bref, un univers que l’on verrait avec grand plaisir faire l’objet de nouveaux traits de plume par Robert Harris.

    Aimé par 2 people

    1. Ah!AH! JC je savais que ce livre t’a passionné, j’en ai maintenant la preuve. Je n’aurai pas pu aller aussi loin que toi dans ma critique, j’ai cherché le terme adéquat pendant un moment sans me souvenir, et tu me le donnes : Le Lebenstraum! Mes cours d’histoire sont à revoir.
      Merci de l’ensemble de ces précisions. J’ai hésité grandement sur le contenu de ma review; quelles limites devais-je m’imposer ? Quels éléments de l’ATL devais-je dévoiler ?
      J’ai trouvé magistrale l’uchronie développée par Harris, c’est ma référence.

      Il est vrai que j’aurai pu appuyer un peu plus sur le personnage central, l’auteur a si bien utilisé sa situation pour dévoiler et crédibiliser l’ATL.
      🙂 J’avais tant à dire, et tu complètes parfaitement ma chronique. Merci.

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    1. Merci Apo 🙂
      C’est loin d’être la seule uchronie que j’ai lu, et c’est pour l’instant la meilleure. Oui, une référence pour le moment. Je compte tester le Maître du Haut Chateau qui semble prometteur!

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    1. Cela vaut le coup de persister, enfin si tu es sensible aux univers uchronique qui pour le coup est un des meilleurs que j’ai lu jusqu’à présent.
      JC a rédigé un super commentaire sur les divergences historiques. C’est d’ailleurs lui qui me l’a conseillée et offert! (Un grand Merci). Cela t’aidera dans le suivi de l’histoire gérale et je suis ravie que mon article tombe à pic pour toi.

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