La Forteresse des étoiles – C.J. Cherryh

La Forteresse des étoiles de Carolyn J. Cherryh

Univers Alliance-Union

Prix Hugo 1982

(nominé Locus 1982)

Une des particularités de l’auteur de SF spéculative Carolyn Cherryh est d’être une quasi-inconnue en France malgré plusieurs nominations aux prix prestigieux de la SF (21), le gain de 3 Prix Hugo et un Locus! Un astéroïde découvert en mars 2001 porte son nom (Asteroid 77185 Cherryh). J’en reste encore toute baba ….

La Forteresse des étoiles est précédée de deux romans, un traduit mais introuvable et un non traduit. J’ai lu L’Opéra de l’espace qui se joue après la partition proposée aujourd’hui. Ma critique sera un poil longuette. Sorry.

L’humanité a conquis les étoiles, plus exactement les plus proches du système solaire. Cette prouesse est à mettre au crédit de l’Earth Compagny, une entreprise visionnaire qui a fait le pari de l’aventure spatiale à l’aube du XXI° siècle. A son tableau de chasse nos 9 (oui, c’est bien 9) planètes et leurs satellites les plus importants et les plus riches. Le principe nous enseigne qu’il faut se donner les moyens de ses ambitions, n’est-ce pas ?  Qu’à cela ne tienne, cette compagnie débordait d’impudence et d’ambition! Elle appliqua ce précepte à la lettre et au-delà. Au-delà du berceau de l’humanité : elle conquis les étoiles proches, défrichant l’inconnu, faisant fi de l’angoisse, des réticences et des médisants. L’Earth Compagny s’est projetée dans l’espace telle une hyène sur une carcasse fumante, forçant, pliant, et maîtrisant l’adversité à coup de milliard et de témérité. A sa botte une flotte d’exploration, la mise en place de stations de plus en plus lointaines, de plus en plus vitales pour assouvir ses rêves pharaoniques.

Puis vint le temps des flottes marchandes, et de la découverte d’une planète habitable (Pell) puis, d’une seconde (Cyteen). Et ce fut le début de la fin pour cette entité faiseuse de rois, éminence grise de tous les gouvernements de la Terre.

20 ans, c’est le temps nécessaire pour faire le tour des stations de l’Earth Compagny, plus qu’il n’en faut pour que naissent des envies d’indépendance et de liberté. Ce que décidèrent Cyteen ainsi que les systèmes proches en créant l’Union, et déclenchant une guerre qui mit à genoux l’Alliance… Comme quoi même l’espace peut nous jouer une tea party !

Voici résumer les dix premières pages de La Forteresse des étoiles. Le titre en VO est Downbellow Station, un jeu de mots avec les « laisser pour compte » dont il sera aussi question dans le récit de Cherryh. Cependant, la traduction française est appropriée, tant la situation de la station spatiale partage de nombreux point communs avec une place forte.

La comparaison avec les grandes compagnies des Indes Orientales (XVI et XVII° siècles) me semblent plutôt judicieuse, car le développement, l’ambition et les moyens consentis partagent de nombreuses similitudes. Les temps sont incompressibles dans cet univers. La technique des « sauts » y existe mais présente de nombreuses limites rendant cohérent ce que nous propose Cherryh. Il y a un soucis de vraisemblance et de détails que j’avais apprécié chez Reynolds dans Les enfants de Poséidon. Ce roman pourrait y être une étape première de l’univers Union-Alliance d’ailleurs.

La station Pell est un verrou stratégique de tout premier ordre. La partie la contrôlant ainsi que « sa » planète prendra un net avantage sur la maîtrise des routes commerciales et de tout un secteur, ainsi que d’autres petites choses insignifiantes suivant les protagonistes. Pour l’Union, il s’agit de tenir une position « proche » de l’espace terrestre, une place forte pour surveiller le trafic d’une position avantageuse et incontournable (demandez à Vauban comment verrouiller une vallée convoitée). Pour la Terre, les enjeux sont encore plus vitaux, toute sa projection « stellaire » est en péril, il lui faut maintenir son lien avec les étoiles et récupérer ses petits capitaux… La flotte de Mazian – dont l’armateur n’est autre que l’Earth Compagny – la considère comme un poste avancé ouvrant la possibilité de faire mal à l’Union en portant le conflit dans le territoire des clones.

La forteresse des étoiles n’est pas un simple space opéra. Certes, nous avons des vaisseaux spatiaux, des flottes militaires en conflit et des flottes marchandes en « déroute », réquisitionnée, en perdition, en fuite, ou pour les plus astucieux face à une opportunité unique pour les affaires. Finalement, cet aspect est relativement secondaire même s’il participe à l’élaboration d’un univers dense, complexe, touchant intelligemment à tous les domaines de la vie (et de la mort aussi!). Le récit se place à la  fois dans l’espionnage et le thriller, une ambiance relativement proche en terme de tensions et de jeux politiques entre plusieurs nations de The Expanse de SA Corey.

Ainsi, le lecteur se familiarisera-t-il avec une station spatiale en pleine crise. Une place enviée par l’ensemble des méta-nations en présence, mais également en proie à des convoitises, des trahisons et des luttes intestines. Fan de Star Trek, je ne peux m’empêcher de faire le rapprochement avec DS9, à tel point que je me demande si l’œuvre de Cherryh fut une source d’inspiration pour les créateurs de la série. L’auteur propose un système élaboré avec soin qui a toutes les caractéristiques d’une cité-état avec ces autorités, son conseil, ses dissensions, les soucis d’approvisionnement, les jeux politiques,… (Si vous connaissez DS9, vous êtes à même de compléter mes blancs). Et des enjeux cosmiques.

L’union et l’Alliance (Earth Compagny) sont en guerre depuis des années. Il semblerait que les stations possédées par l’Earth Compagny ait « chuté » de l’intérieur… Le point de ravitaillement et de secours le plus proche : Pell. La station voit donc s’échouer sur ses docks des milliers de réfugiés en provenance des ses consœurs tombées (Viking,…) sans avoir la ressource nécessaire pour faire face. Inutile de brosser le tableau de la misère humaine et de sa barbarie quand la « société » ne fonctionne plus. Ce sont eux les laisser pour compte (Downbellowers) auquel le titre du roman fait référence. Heureusement, Pell possède des atouts conséquents, outre une équipe dirigeante dévouée (mais pas sans défaut) et pragmatique, une planète habitable.

Les indigènes – dont le quotient intellectuel semble avoisiner celui d’un enfant de 5 ans- sont ouverts, bienveillants, et d’un contact agréable. Pas seulement en ce qui concerne les interactions, ils sont recouverts d’une fourrure épaisse et soyeuse, tel le fameux Chewie de Star War. Ils communiquent avec les humains avec un champ lexical limité et une grammaire approximative. Ils ont une forte spiritualité qui penche vers l’animisme : des zones, des arbres, des rochers sont des lieux religieux et importants. C’est donc une cohabitation qui exige bienveillance, diplomatie et respect de leurs us et coutumes. Les humains disposent ainsi de la main d’œuvre nécessaire pour aménager une zone habitable et agricole proche de l’équateur (les dômes sont incontournables, l’atmosphère n’étant pas tout à fait appropriée pour les animaux terrestres). Ces aliens ne sont pas les seuls présents dans cet univers, mais le lecteur les rencontrera ultérieurement dans le cycle. Malgré leurs diversités et le soin apporté par l’auteur, ce n’est pas comparable à ce que nous propose David Brin dans L’Elévation par exemple.

En ce qui concerne les personnages, Cherryh alterne son récit d’un événement à l’autre. Nous suivons les membres de la famille Konstantin (Angelo, Emilio et Damian), Lukas, le beau-frère et oncle qui veut être calife à la place du calife et doté d’un complexe d’infériorité majeur, jusqu’à la traîtrise… ainsi qu’un espion de l’Union victime d’un lavage de cerveau…

La martiale Capitaine Mallory de la Flotte de Mazian, est celle qui accompagne la première vague de réfugiés et qui les « fourgue » aux Konstantins. Un personnage au premier chef un poil caricatural qui gagne en épaisseur au fil du récit. L’immersion du lecteur dans son vaisseau permet d’avoir une autre vision de ce récit et d’apprécier les motivations de la Flotte.

Cherryh n’hésite pas à plonger son lecteur dans l’enfer de Downbellow station, les docks où sont parqués les réfugiés en attente de confirmation d’identité, d’un droit de passage, d’un dossier en règle et de place pour les expédier soit sur la planète soit les intégrer à la station. Or comme l’équilibre est des plus précaire, c’est plutôt chaud pour tout le monde!

Les apartés en territoire de l’Union sont assez tendus, intrigants et inquiétants. Les informations sur cette partie inconnue et belliqueuse sont disséminées et distillées avec parcimonie. John Le Carré et L’espion qui venait du froid ne sont pas si éloignés de cette partie de la galaxie. Les situations décrites encouragent la claustrophobie du lecteur et la paranoïa des plénipotentiaires, c’est en outre une affaire à suivre avec Cyteen.

Le roman est dense et complexe, c’est un fait. L’ambition de Cherryh ne fait aucun doute et de manière paradoxale, elle le fait avec humilité- si je puis dire- et surtout avec une grande clarté. Impossible de se perdre dans ce bras de fer multipartites. Les protagonistes et les enjeux sont introduits et dévoilés avec un timing habile. Chaque élément a le temps d’être assimilé (pas façon Borg!),  même si le rythme reste élevé.

Parvenu jusqu’à cette ligne, j’espère vous avoir convaincu d’une chose : j’ai été bluffé par une histoire captivante, un univers très solide et un auteur qui ne prend pas ses lecteurs pour des cons.
Dire que la lecture est aisée, serait faux. Cherryh est assez exigeante, nous flirtons par moment avec la hard-SF et surtout l’entrée en matière est relativement aride, riche en information et worldbuilding.

L’auteur américain utilise les points de vue multiples, différemment de ce que nous rencontrons la plupart du temps. Ce ne sont pas des POV où nous partageons la vision d’un personnage, ici, le lecteur est plus spectateur, témoin d’un événement ou d’une scène. Un personnage agacé ne se traduit pas par la description d’un sentiment, mais par la vue d’un geste, à nous d’exploiter cette information. Ce style peut tempérer l’implication du lecteur  ou son attachement au récit.

Du coup, les 550 pages en petit caractère semblent beaucoup plus nombreuses.

Cherryh, ça se mérite !!

Autres critiques :

Lorkhan

Challenges :

Défi Lecture 2016

Livre faisant partie d’une saga

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17 réflexions sur “La Forteresse des étoiles – C.J. Cherryh

  1. Il est très probable que l’inspiration première de DS9 soit… Babylon 5. Le créateur de cette dernière a donné un résumé de sa future série à la chaîne qui allait lancer DS9 plus tard, mais celle-ci n’a pas donné suite. Pour mieux lancer une série Star Trek qui présente, comme par hasard, de très nombreux points communs avec B5, à commencer par un personnage de première importance qui s’appelle Dukat, un contexte de paix fragile entre anciens ennemis qui sont conduits à cohabiter sur la station spatiale, et bien entendu le lieu où se passe la série, qui se trouve justement être une station orbitale et pas un vaisseau ou une planète.

    Après, Straczynski s’est peut-être inspiré lui-même de CJ Cherryh, je ne sais pas (de Tolkien et Alfred Bester et Harlan Ellison, c’est certain, mais de Cherryh…).

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    1. Je n’ai pas vu Babylon 5, du coup je n’avais pas cette comparaison. Ensuite, je m’interroge mais c’est essentiellement pour souligner les similitudes que j’ai noté entre les deux œuvres. Les problématiques propres aux stations et un contexte ou tout peut basculer, sur le fil du rasoir. Je ne suis pas assez calée pour affirmer!
      Autrement tu connais (je ne serais pas surprise) , tu as lu ?

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      1. Je connais de réputation (c’est un des univers qui est cité en référence dans les différentes éditions de GURPS Space depuis des temps immémoriaux, si je ne m’abuse), mais je ne l’ai pas lu.

        Par contre, faut vraiment voir B5 (au moins les quatre premières saisons), parce que franchement, là tu ne sais pas ce que tu perds 😉

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  2. Babylon 5, c’est de la bombe intersidérale ! Vraiment, c’est une série au top du top ! J’ai juste peur qu’elle ait sérieusement vieilli au niveau des maquillages et des effets spéciaux, mais pour le reste c’est du tout bon, et G’Kar (l’ambassadeur des Narns) est juste l’un des plus beaux personnages de SF qu’il m’ait été donné de voir à la télévision (et pourtant, ils y en a plein d’autres qui méritent toute notre considération : Londo Mollari, Garibaldi, Sheridan, Delenn…). À voir absolument !

    Concernant « Forteresse des étoiles », c’est une effet une lecture parfois un peu délicate. Il se passe beaucoup de choses mais le ton un brin distant utilisé par l’auteure fait que j’ai eu du mal à me sentir impliqué. Ceci dit, il faut reconnaître l’impeccable soin et le cohérence apportés à la création de cet univers, et ça c’est un gros bon point pour Cherryh. À poursuivre avec d’autres romans se déroulant dans cet univers.

    Je ne compte d’ailleurs pas en rester là avec l’auteur, d’ailleurs dès que je vois un poche en occasion, je l’achète, j’ai donc maintenant 7 romans de l’auteure, dont les deux tomes de « Cyteen », une histoire qui promet et qui va aussi demander de bien prendre son temps pour tout lire et s’imprégner à nouveau de cet univers complexer et fascinant.

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    1. Je vois que j’ai « sérieusement » raté un truc avec Babylon 5. Pas sur Netflix, c’est dommage, je vais chercher ailleurs.

      Oui, le ton est distant, je crois que c’est aussi sa marque de fabrique car c’est la même chose avec les deux autres livres que j’ai lu d’elle.

      J’ai trouvé quelques occasions également dont La Forteresse des étoiles sur Scylla. Du coup j’ai toute l’épopée de Chanur et Cyteen. Me manque deux ou trois romans de l’univers Alliance Union.
      Comme tu conclus, je suis motivée en raison de cet univers complexe et fascinant!
      Nous comparerons nos lectures ainsi. J’avais vu que dans ta critique, l’aspect assez descriptif et pas émotionnel avaient modéré ton enthousiasme.

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  3. Oh, tu me tentes !!! Je le note pour le choper si d’aventure je tombe dessus en brocante. Déjà, je vais terminer la saga de Chanur (tout du moins, dans les tomes traduits). Je suis contente, je suis tombée sur les 3 tomes qui me manquaient lors des Utopiales ! ^^
    Je pense poursuivre l’exploration de son univers littéraire donc je note, en plus ta critique fait vachement envie !
    (ma wishlist ne te remercie pas :p) (mais moi, oui :p)
    PS : je n’ai pas vu non plus Babylon 5 ^^ »

    Aimé par 1 personne

    1. Merci!! Chanur se déroule dans le même univers Alliance-Union. Je compte finir la lecture de cette première phase puis passer à Chanur! (Mais, il me manque encore quelques tomes!)
      Mes camarades blogueurs engraissent également ma PAL/wish-list, de façon fantastique!

      Aimé par 1 personne

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