Cérès et Vesta de Greg Egan

Les surfeurs d’argent

Le Bélial

« Cérès d’un côté, Vesta de l’autre. Deux astéroïdes colonisés par l’homme, deux mondes clos interdépendants qui échangent ce dont l’autre est dépourvu — glace contre roche. Jusqu’à ce que sur Vesta, l’idée d’un apartheid ciblé se répande, relayée par la classe politique. La résistance s’organise afin de défendre les Sivadier, cible d’un ostracisme croissant, mais la situation n’est bientôt plus tenable : les Sivadier fuient Vesta comme ils peuvent et se réfugient sur Cérès. Or les dirigeants de Vesta voient d’un très mauvais œil cet accueil réservé par l’astéroïde voisin à ceux qu’ils considèrent, au mieux, comme des traîtres… « 

Un quatrième de couverture un peu trop éloquent pour le texte car il révèle quasiment toute la trame du texte. Cette habitude devient un peu trop régulière à mon goût . Ceci dit, décrit comme tel, le pitch possède des arguments pour séduire plus d’un amateur de lecture (et pas seulement le cercle de l’imaginaire).

Cérès et Vesta sont 2 astéroïdes du système solaire qui partagent quelques similitudes, mais une vision de la vie divergente.  Sur Vesta, l’ostracisme que subissent les descendants des Sivadier est arbitraire et imbécile, incompréhensible même (comme beaucoup de positions de cette nature). Non seulement cette politique publique se traduit par des comportements méprisables, de l’incivilité de base aux insultes, mais en sus une goute de ce sang dans vos veines vous expose à une taxe supplémentaire de 10% des revenus et ce, quelque soit votre position sociale. Le pourquoi mérite d’être découvert à la lecture, sachez que le fondement reste mesquin.

Camille fait partie de ces personnes désignées par ce choix politique, aussi subit-elle régulièrement les assauts de la vindicte imbécile des abrutis. Son compagnon, Olivier, la soutient, et tous deux entrent en résistance civile. La tension devient telle que les descendants s’exilent volontairement vers une Terre d’accueil plus agréable et accueillante, la sympathique Cérès. Le moyen est à la fois rudimentaire et élaboré, tout en présentant un risque certain ; ils deviennent des surfeurs, et voyagent dissimulés dans des blocs de glace à destination de Cérès.

La structure du récit n’est pas linéaire, et participe grandement à la montée en pression du lecteur. En effet, les chapitres alternent  entre le parcours sur Vesta de Camille et de son compagnon pendant cette période, et l’attente de son arrivée par Olivier (qui a surfé avant elle) et Anna, la responsable du port cérésien. C’est l’occasion de décrire la différence entre cette vision fermée en bute à la bêtise et une position bienveillante et ouverte, prête à accueillir ces millier de réfugiés. Au passage, je me demande si l’astéroïde est taillé pour absorber massivement autant de gens d’un coup puisque nous ne sommes pas sur une planète, et si Vesta peut se permettre de perdre autant de compétence sans amorcer un déclin encore plus néfaste, mais ce n’est point abordé dans la novella.

Les textes de Greg Egan lus jusqu’à ce jour ne m’ont pas emballée car je les trouvais trop arides, trop axés sur l’exposition scientifique, les personnages pâtissant d’un manque crucial d’émotion.

Dans cette novella, ce n’est plus le cas, et l’émotion dégagée est palpable avec cette « apogée » finale. L’aspect science n’est pas le cœur de Cérès et Vesta, sans qu’il faille écarter d’un revers de la main ce que nous présente l’auteur. La faible gravité est prise en compte et l’immersion dans cette façon de vivre différente est réussie : locomotion, prise en compte de la circulation sanguine,…. La description de l’envoi des blocs de glace est particulièrement séduisante, et j’ai beaucoup aimé cet aspect du texte.

La fin est frappante mais tout est construit pour aboutir à cette ultime étape, histoire de marquer le lecteur. Trop.

Le sel d’un roman tient généralement à l’opposition entre les verrues ou furoncles de l’être humain – ou ses ersatz – et la bonté ainsi que la beauté de l’âme. Le conte de fée ou le merveilleux (adoré par nos auteurs français) propose une vision tranchée qui me saoule très vite, en raison de sa gnangnantitude. La Dark fantasy et ses différents pendants apportent des touches nuancées qui flirtent avec les zones grise de part et d’autre, et se révèlent bien plus matures et captivantes, du moins à mes yeux. Cérès et Vesta est bien trop proche du premier que du second pour franchement empoter mon adhésion au procédé ainsi qu’au texte.

Les intentions et les messages sont clairs, nets et appuyés, et la réalisation de l’ensemble un peu trop dichotomique, sans aucune subtilité ou nuance (dans la thématique). Du coup, le texte m’apparaît un peu trop consensuel et presque moralisateur. Qui ne souhaite pas la paix dans le monde, le bonheur pour tous, la fin de la misère, l’éradication des maladies ? Hélas, la bonté et la tolérance ne peuvent pas être les seuls moteurs de notre monde.

Certes, l’auteur a le mérite d’aborder des thématiques politiques actuelles et loin de flatter la grandeur de l’homme, mais le format ne convient pas à l’ambition; le texte souffre donc de trop de coups de serpe.

Notez que je ne juge ici que le texte, non l’auteur, ni les thématiques abordées.

Magnifique couverture d’Aurélien Police.

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39 réflexions sur “Cérès et Vesta de Greg Egan

  1. Ping : Cérès et Vesta – Greg Egan | Le culte d'Apophis

  2. « Le conte de fée ou le merveilleux (adoré par nos auteurs français) propose une vision tranchée qui me saoule très vite, en raison de sa gnangnantitude.  » XD Comme j’aime quand tu nous fais des sorties comme ça… Auxquelles j’adhère totalement ceci soit dit.

    Aimé par 2 people

  3. Je ne verse pas trop dans la gnangnantitude non plus ! Mais pour un format court, et l’envie de découvrir l’auteur, je me laisserais bien aller sur ce coup-là 😉
    Les couvertures d’Aurélien Police sont superbes ! J’aime énormément son travail, il a une patte bien à lui que l’on repère et apprécie *_*

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    1. AUrélien Police a vraiment une marque de fabrique et on devine vite quand il a produit une couverture.
      La gnangnantitude cela va bien quand tu as 6 ou 8 ans, mais au-delà faut cesser de nous prendre pour des brêles ou des navets auxquels il faut apprendre à penser.

      IL y a du potentiel dans cette novella, même s’il n’est pas réalisé. Ce n’est pas une perte de temps que la lire. 🙂

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  4. Aldaran

    Coucou Lutin,
    Deux petites réactions (en toute amitié).
    « Qui ne souhaite pas la paix dans le monde, le bonheur pour tous, la fin de la misère, l’éradication des maladies ? Hélas, la bonté et la tolérance ne peuvent pas être les seuls moteurs de notre monde. »
    Saurais-tu proposer une ébauche de réponse à la première question et développer le constat fait avec la seconde phrase ?
    (Si, comme moi, tu aimes jouer avec les idées, les réponses peuvent être longues. N’hésite pas à le faire, ici ou ailleurs, j’aime lire.)

    De mon côté, j’ai aimé Cérès et Vesta bien que beaucoup de textes de Greg Egan m’aient bien plus accroché.

    Aldaran.

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    1. Coucou,
      Je veux bien tenter mais de manière assez succincte car nous pourrions y passer un petit moment.
      Donc, ce n’est que mon point de vue, pas la vérité.
      Je pense qu’avec l’évolution de la pensée, la prise conscience de nos individualités, de l’environnement (l’autre, flore, faune), nous aspirons à des existences plus apaisées, plus « sages » (et j’espère dans la recherche d’une harmonie voire de sagesse). Bref, nous perdons le goût du conflit physique, du besoin de domination bestial. Ou tout au moins ce sont mes espérances. Mais, ce côté obscur (et humain), la cruauté (voir les actualités) existent encore bel et bien, et il y a une frange de l’humanité qui ne vit pas avec ces espoirs, qui se cantonnent dans une recherche de domination physique ou de « sa » vérité.
      C’est-ce que Egan cherche à mettre en œuvre dans son texte en opposant ces deux facettes. Nous lecteurs tendons à pencher du côté de Céres, mais je trouve que l’ensemble manque de subtilité car c’est bien plus complexe que du blanc d’un côté et du noir de l’autre.

      Pour le constat de la seconde phrase : l’argent, le pouvoir, l’égo, la performance, les convictions, l’adrénaline, la compétition, la guerre, les moteurs sont multiples mais pas forcément négatifs ou tout à fait négatif.

      Oui, j’aime jouer avec les idées et les concepts, j’évite de trop écrire le tout car, je ne suis pas une excellente au débat écrit. 🙂

      Céres et Vesta m’a laissée sur ma faim, pas assez abouti. Ce n’est pas non plus un flop.

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  5. hyo

    bon ok ça fera toujours un de moins à lire (ouf!) c’est du temps d’épargné, il y en a de trop alors La sélection se doit d’être féroce et élitiste en ce qui me concerne, magnifiques illustrations au début de tes thèmes j’aime beaucoup le style🙌🏽

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    1. Je ne dirai pas que le lire serait une perte de temps, mais comme il y a tant à lire, il faut être féroce avec ses critères.

      Merci pour ce qui concerne les illustration, je fais pas mal de recherche pour que cela colle au théme ou l’ambiance du bouquin et que cela évoque quelque chose au lecteur. Alors, cela me touche quand on le remarque.

      Merci 🙂

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  6. C’est vrai que Egan aurait pu faire plus long. Il y avait matière à.
    Ceci dit, je trouve que dans son ambition de dénoncer un phénomène d’actualité, de manière très transparente et très directe, le format de la novella est tout à fait adapté. C’est comme une piqûre d’adrénaline, ça se lit vite, ça frappe fort, ça dénonce, ça appuie là où ça fait mal.

    Faire plus long aurait pu diluer le message. Là, c’est très clair et percutant.

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    1. Ce n’est pas faux. Mais c’est un peu trop manichéen pour vraiment me marquer. Je pense qu’il aurait pu amener un peu plus de nuance malgré tout.
      Après comme je le précise je ne juge là que le texte pas la thématique, ni l’ambition de dénoncer une thématique malheureusement toujours et encore d’actualité depuis des siècles.

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      1. Manichéen certes, mais en même temps les segrégationnistes existent aussi dans notre monde réel et j’ai du mal à leur trouver des excuses pour rendre la situation moins manichéenne. Texte et thématique sont ici très intimement liés, j’irais même jusqu’à dire que l’un ne va pas sans l’autre dans le cas présent. Alors c’est certes manichéen (encore que se retrouver devant un choix impossible ce n’est pas vraiment la définition du manichéisme) mais à mon sens ça dénonce ce qu’il faut dénoncer. 😉

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        1. Le manichéisme, c’est comme les généralités, cela ne renforce pas une position, pour moi cela les affaiblit.
          Ici, par exemple, tu considères que mon opinion sur la seule thématique de la ségrégation, or si tu lis attentivement mon avis, ce n’est pas l’aspect que je vois comme caricatural. Il me semble même qu’il est net que j’approuve cette première approche. 🙂

          En revanche, je trouve l’approche côté « réception » bien trop légère, bien trop gentille du côté de Céres, une population si ouverte, sans aucun soucis logistique ou social pour accepter d’un coup des milliers de personnes, sans que l’auteur ne montre un seul point où cela engendre une tension ( nourriture, air, eau,place le tout doit être contingenté sur un gros cailloux, il me semble).

          Du coup le texte m’apparaît un peu trop déséquilibré, et manichéen avec d’un côté les « vilains » de Vesta et les « gentils » de Céres. C’est en cela que je précise que je ne juge que le texte et non pas les thématiques qui sont ambitieuses et d’actualité. Alors, non, je ne les vois pas si liées pour m’empêcher d’approuver d’un côté les positions prises par l’auteur, et d’un autre n’être pas totalement convaincue par la forme. 🙂

          Et pourtant, je pense qu’il y avait de la place pour intégrer au moins un aspect de tension logistique sur Céres., et là j’aurais été bien plus convaincue, car « partir de chez soi » implique à la fois l’arrachement à sa « terre » et l’appréhension de l’accueil (global).
          Je sais ce qu’il en est de ne pas avoir la choix de partir : mon grand-père était condamné à mort quand il a fuit en France avec sa petite famille. 😉

          J’espère que tu vois mieux ce que j’entends en considérant le texte manichéen, je pensais être assez claire… 😉

          Bref, merci à toi, cela m’a permis de bien préciser ce que je voulais exprimer. 🙂

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  7. Court mais efficace et comme le dit Lorhkan : percutant.
    Pour ma part c’est un bon cru de Egan, à ce jour le seul lisible !!!

    Pour les 4ème de couv’, je ne les lis quasiment plus, à fortiori sur des formats aussi courts où nous sommes sur d’avoir du spoil inside ! Je me contente des critiques de mes blogopotes qui parfois spoilent bien plus… lol

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    1. Le seul lisible! Je te comprends, c’est pour l’instant le seul qui m’a assez plu!!

      J’espère que je ne spoile pas trop car je fais quand même attention. Les 4° de couv’ je les lis chez le Bélial, et il y a des maisons d’édition ou j’évite leur lectures désormais.

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  8. Ce texte ne semble exister que pour dénoncer une crise bien actuelle. Je ne suis pas sûr que la volonté de l’auteur soit moralisatrice. Mais juste pour dire : « Les gens sont tellement désespérés qu’ils sont prêt à se lancer dans le vide et on les laisse faire ? Mourir ? ». Il est conscient que la situation n’est pas si simple, puisqu’il développe bien l’aspect politique entre les deux planétoïdes, les problèmes de « place », de ressources, etc. Peut-être qu’il est trop court, effectivement.

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  9. Malgré tes nuances, il faut vraiment que je le mette sur ma liseuse. Je poursuivrai le débat dans ma critique peut être.
    Une question que je me pose cependant, Egan fait de la hard SF en grande majorité, sous genre absent de ce texte. Je pense qu’il aurait été plus judicieux d’en laisser dans ce texte, pour éviter qu’il soit pris que comme un texte engagé.
    Sa nouvelle dans le Bifrost 81 m’avait assez plus et il risque d’avoir du spoil dans le prochain Bifrost consacré à l’auteur.

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    1. Oui, il faut que tu le lises, car le texte conserve malgré mon impression de « pas assez » de bons côtés. Un aspect plus hard-sf aurait éloigné tout un lectorat.
      Le pb des textes engagés c’est surtout quand tu fais une critique, tu dois être assez fin et ppointu pour qu’elle soit perçue comme tu l’entends. Visiblement ici, ce n’est pas ce qui se passe pour moi, je ne suis pas assez précise et cela fait des débats sur une thématique avec laquelle je suis en accord. C’est pour cela que je ne suis pas à l’aise sur les chroniques des textes engagés, surtout que je souhaite mon blog apolitique…. Alors avoir une position qui respecte scrupuleusement ce credo me joue aussi des tours.
      Bref, je suis très curieuse de lire ton avis et de continuer le débat sur ton blog. Je suis persuadée que le texte te plaira.

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      1. Le chien critique

        Cela aurait éloigné des lecteurs, mais aurait été plus qu’un texte engagé.
        Le problème avec des textes avec des positons tranchées sur des sujets d’actualité, c’est qu’ils oublient parfois qu’il s’agit de littérature et de mettre un récit qui plaise aussi aux lecteurs. (Sur ce texte, je ne sais pas ne l’ayant pas encore lu.)
        Pour ma part, ton avis parle bien du texte sans juger les positions de l’auteur, mais c’est vrai que rédiger une chronique « neutre » à un côté casse-gueule sur le fil. Mais bon, cela permet aussi d’en discuter et de comprendre les positions des uns et des autres et peut être, parfois, de mettre de l’eau dans ses idéologies.

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        1. Oui, c’est toute la difficulté de la chronique neutre. Elle n’est pas forcément perçue dans le sens ou le rédacteur l’envisage.
          Mais, c’est également frai que j’aime bien discuter aussi, et faire évoluer mes perceptions. Je suis tout à fait consciente que je ne détiens pas LA vérité.

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  11. Vert

    J’ai bien aimé pour ma part, ça change de ce que j’avais lu de Egan jusque là. Le propos aurait certainement pu être développé un peu plus, mais c’est un problème récurrent des novellas je crois ! (et si c’était une trilogie on se plaindrait que l’auteur s’étale à n’en point douter :D)

    Aimé par 1 personne

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