Les Affinités de Robert Charles Wilson

Le nouvel ordre mondial

Denoël – Lunes d’encre

« Le monde est-il jeune ou vieux ? » – Geddy dans Les Affinités

Les Affinités est un roman qui semble à peine baigner dans la science-fiction, or c’est tout un art de transmettre une impression à la fois prémonitoire tout en restant ancrer dans la réalité. D’autant plus que Robert Charles Wilson ne cherche pas à nous éblouir les mirettes avec un gigantisme ahurissant comme dans Les chronolithes ou à nous faire décrocher la mâchoire de stupéfaction devant des effets spectaculaires ou des technologies révolutionnaires. Non, l’auteur bouleverse notre avenir avec une science molle, une matière mal-aimée, un domaine qui ne vend pas du rêve : la sociologie.

Et, cela fonctionne du tonnerre !

Parvenir à captiver son lectorat avec cette discipline est une question de talent. Et peut-être davantage tant le roman se révèle puissant sur le fond.

Le procédé employé par RC Wilson ne nous est pas inconnu puisqu’il est similaire aux Chronolithes. Le roman est vécu à travers une seule et même personne, Adam Fisk; le lecteur vivant son intimité ne peut  percevoir qu’avec davantage d’acuité et d’émotion les événements qui sont contés.

Le soin dans la construction ou dans l’animation des personnages avec notamment le protagoniste principal rend l’impact encore plus important. Le ton est juste, les états d’âmes vraisemblables, si bien qu’au-delà de l’aspect sf, se demander s’il s’agit d’une autobiographie n’est pas ridicule.

Cette narration intimiste et personnelle procure de l’émotion, ainsi qu’un attachement important vis à vis d’Adam. Le lecteur se sent impliqué et concerné par toute cette aventure. Le roman ne se résume pas au seul aspect du cœur.

Les tripes vibrent également,  les boyaux se tordent sous le coup de l’anticipation et parfois de l’angoisse, et finalement la tuyauterie grince de dépit… mais je ne peux en dire davantage. Simplement, l’intrigue est bien menée, et tout s’agence de manière à déboucher sur la conclusion imparable. Alors inutile de chercher des fusillades, des batailles et des courses poursuites à qui mieux-mieux, ce roman se joue sur la construction d’une opposition de plus en plus délétère.

En effet, Adam Fisk a une relation plutôt pourrie au sein de sa famille, et n’est malheureusement pas la fierté de son paternel, tout le contraire de son frère aîné. A Toronto, où il poursuit des études de graphistes, il pousse les portes d’une agence qui lui permettra de déterminer s’il peut intégrer une des 22 affinités et le cas échéant, laquelle. Les algorithmes sociologiques rendent leur verdict : il sera Tau (de l’alphabet grec, et non pas l’abréviation d’une bête à corne).

Dès la première réunion, c’est le coup de foudre! Lui, qui ne connaissait qu’un univers familial fait de dépit, d’angoisse, d’amertume et de déception, plonge avec délice au sein d’une petite communauté de Taus qui partagent une harmonie de pensée et de ressentis remarquables.

Pour ne rien gâcher, être Tau procure de nombreux avantages en terme de travail, relations, et autres facilités de la vie courante, surtout quand cette affinité est une des plus nombreuse et puissante du monde. D’ailleurs, le temps passant, l’organisation Tau, qui n’est pas politique, renforce sa suprématie, améliorant la vie et les facilités des membres reconnus par le Choixpeau algorithmique. Paradoxalement, elle déchaîne les passions des jaloux, des rivaux… et des exclus.

Ces Affinités révolutionnent les réseaux sociaux tels que nous les connaissons, elles vont bien au-delà de ceux-ci  en mettant en relation des personnes taillées pour une collaboration pleine de compréhension et d’harmonie. Cela fait même rêver tant que l’algorithme tranche dans le sens positif. Ce Choixpeau sociologique va plus loin que ce que nous connaissons à l’heure actuelle. La force du roman puise ses fondations sur la cohérence de ce qui est décrit et qui existe de nos jour à un degré moindre. Les réseaux sociaux sont loin de se résumer à des sites de rencontres, FB, les blogs ou votre club de tennis. Ce dernier est un des noyaux les plus simple, voire primaire, et le fonctionnement décrit par RC Wilson s’apparente à des systèmes plus importants tels que les  fraternités et sororités américaines (aux lettres grecques, en passant…) dont l’influence n’est pas négligeable. Nous pouvons évoquer le lobbying politique et/ou économique. Même en France, nous avons une confrérie de ce genre qui noyaute toute la structure politique et administrative du pays avec l’ENA.

Maintenant imaginez que ces mêmes structures fonctionnent à un niveau encore plus collaboratif, ou l’envie, les antagonismes personnels, les frictions, tensions n’existent plus; des structures qui sont d’une fluidité parfaite, qui ronronne de manière optimale et dont tous les membres rament exactement dans le même sens. Tous, sauf vous et tous les autres exclus.

Effrayante perspective.

C’est en s’inspirant directement de la réalité et en la promettant dans un futur proche que le texte de Wilson prend toute sa force; associé à l’émotion véhiculée par le choix narratif : impossible de lâcher le bouquin avant la fin.

Mais, finalement malgré tout cela, c’est le questionnement existentiel de Geddy dans ce contexte dystopique qui m’a le plus marquée. Le monde est-il jeune ou vieux ? et je ne sais que répondre.

Court, efficace et jouant à la fois sur l’émotion et l’intellect, Robert Charles Wilson nous délivre un roman percutant et mémorable.

Mais si vous n’êtes pas amateur de récits de veine auto-biographique, ou que vous recherchez un texte axé dans l’action, le suspens et le thriller, Les Affinités n’est pas fait pour vous.

 

Autres critiques :

Le chien critiqueAu pays des cave-trolls Blog-O-livre Lecture du Maki

Challenges :

Et c’est un sacré combo de l’univers!

Summer Short Stories of SFFF

challenge-s4f3-saison-3

Le Challenge Lunes d’encre

pulp-o-mizer_cover_image

Le challenge Robert Charles Wilson

crcw

Challenge Littérature de l’Imaginaire – 5° édition

d2_orig

Défi Lecture 2017 : #28 une dystopie

13669601_10154499481047369_5176865451331944747_n

Le livre :
  • 336 pages
  • Lunes d’encre
  • Parution : 25-02-2016
  • broché 22€
  • e-book : 15,99€ AVEC DRM 😦

37 réflexions sur “Les Affinités de Robert Charles Wilson

  1. Le chien critique

    Oh putain, ton enthousiasme me donne envie de m’y replonger. Un très bon avis qui j’espère donera envie de le lire malgré le manque de spectaculaire qui n »est, on le voit avec ce roman, nullement nécessaire.
    J’ai adoré ton choipau sociologique.
    Et j’ai remarqué ta mise en avant des DRM !
    Magnifique critique.

    Robert, on t’aime !

    Aimé par 1 personne

    1. Ce que je crains c’est effectivement cette absence de spectaculaire, ou même de simili thriller. La narration est linéaire et tout monte en puissance peu à peu. Alors le récit risque de surprendre, et j’ai aimé l’histoire, l’émotion dégagée mais surtout le fond qui pousse à la réflexion. Si cet aspect n’est pas pris en compte ou rechercher, la lecture sera moins captivante…
      OUi, les DRM me gonflent à chaque fois, je suis obligée de revoir la procédure, où est-ce que le fichier est enregistré, l’impoirter sur calibre et enfin l’envoyer sur ma liseuse! pfff

      Merci, je suis heureuse que ma critique te plaise autant! 🙂

      J'aime

  2. Oui je ne pense pas vraiment qu’il soit pour moi, je n’avais déjà pas trop aimé Spin de l’auteur alors qu’il a un gros succès, je n’ai pas vraiment envie d’en commencer un autre.
    Après ce n’est pas vraiment le coté sociologique qui ne me donne pas envie, mais plus la peur de l’ennuie sur le long terme (comme dans Spin quoi) et la coté dystopique qui ne fait définitivement pas parti de mes genres favoris !

    Aimé par 1 personne

    1. Alors effectivement si tu n’as pas aimé son œuvre phare, je crains que Les AFfinités te laisse sur le bord de la route. Surtout si l’aspect dystopique n’est pas ta tasse de thé.
      L’auteur n’est peut -être pas fait pour toi ?

      Il y a tant à lire, que s’il ne te fait pas envie, vaut mieux te pencher sur autre chose. 🙂

      J'aime

      1. Je ne suis pas d’accord, les deux livres n’ont rien à voir du tout… Et je pense que les affinités est une bonne porte d’entrée à RCW, une histoire accessible à tous, car elle parle un peu de notre société, du monde dans lequel on vit et ses dérive.

        Aimé par 1 personne

  3. Très heureux de voir que tu as adoré aussi ! Un des meilleurs de Wilson. Et 100% d’accord avec toi sur la sociologie : bon sang ce que ça fait du bien qu’elle soit mise à l’honneur dans un bouquin de SF, et de cette manière (d’autres le font, Vonarburg n’est pas mal avec Chroniques du pays des mères où on voit l’évolution sociologique des genres féminins et masculins dans le futur).
    Je n’avais pas vu le challenge « Robert je t’aime » du chien critique. J’ai renoncé à faire des challenges. Mais je vous soutiens à 100 % : moi aussi je l’aime ^^.

    Aimé par 1 personne

    1. Oui, j’ai vraiment beaucoup aimé, j’alterne un excellent roman et un meeewhh ces temps-ci! lol
      C’est mon 3° Wilson. Avec Blind lake, c’était sympa et prometteur mais avec un goût d’inachevé, Les Chronolithes meilleur et celui-ci encore au-dessus.

      Dans la SF, il y a souvent de la sociologie plus ou moins discrète, mais c’est la 1° fois, où elle est mise en avant en tant que science et que l’aspect science-fictif
      ne tourne qu’autour d’elle (dans ce que j’ai lu jusqu’à présent).

      Ce challenge est une bonne chose pour découvrir royalement l’œuvre d’un auteur! ET j’en suis vraiment heureuse!!

      J'aime

    1. Ravie de te convaincre. J’ai beaucoup aimé, et j’ai surtout été surprise par ce qu’il parvient à faire du concept. Mon appréciation découle aussi du fait que j’e l’ai lu mais au debut je n’étais pas plus tentée que cela. Du coup, c’est une réelle surprise.

      Aimé par 1 personne

  4. Super chronique! Je l’avais déjà noté cette lecture mais là, j’aimerai bien le faire immédiatement (*totalement déraisonnable*), en tout cas, tu l’as fait remonté de ma PAL, à savoir quand je commencerai ce beau roman ^^… Merci pour cette piste de lecture, c’est clair qu’avec RCW, c’était presque gagné, mais c’est beau de voir cet enthousiasme de Lutin enchanté….;)

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup!
      Je suis ravie de te donner envie de le lire car je pense qu’il vaut le détour et oui avec RCW le niveau moyen de ses textes les rend au moins intéressant. Pour moi, celui-ci est un cran au-dessus.

      Oui, je suis enchantée, pourtant ma fée ne m’avait pas jeté un sort…. ou peut-être bien que si; elle est démoniaque! 😉

      Aimé par 1 personne

  5. Les chronolithes ne me parlait pas mais celui pourrait bien me plaire.
    Il semble reprendre les thèmes à la mode dans les dystopies young adult (avec plus au moins de bonheur, n’est pas 1984 qui veut) mais en allant au bout de son concept
    A voir si l’écriture me plaira, je le note 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Ce n’est pas du tout du même niveau que les dystopie YA, il y a quelques similitudes, mais cela explore une autre facette… et ce n’est pas fin du monde, cela s’oriente un peu plus vers l’esprit 1984, sans emprunter le même chemin.

      Lis que ce qui te tente.

      J'aime

  6. Ping : Une note de fraîcheur pour conclure août 2017 – Albédo

  7. Ping : Quelques instants de lecture… – Albédo

  8. Ping : Mes 12 livres à lire pour fin 2017 – Albédo

  9. Ping : Code de la Route – TAG – Albédo

  10. RC Wilson est passé Maître en matière de questionnement existentiel !
    Chacun de ses romans me chahute les neurones, plus ou moins en fonction des titres évidemment (Spin restant au pinacle pour l’instant ^^).
    La prescience que je vais aimer celui-là (aussi) se fait irrémédiablement sentir, j’aime tellement la façon dont tu en parles *_* Merci 🙂

    Aimé par 1 personne

  11. Ping : Challenge S4F3s3 : troisième et dernier bilan | Les Lectures de Xapur

  12. Ping : Bilan des challenges estivaux – Albédo

  13. Merci ton avis m’a donné envie de le lire et…
    Je n’ai pas été déçu.
    Il est fort Robert pour présenter des évènements qui dépassent largement le cadre des personnages centraux.
    Il a une réelle tendresse pour ses personnages.

    J'aime

    1. Je suis ravie de ton retour!
      C’est très gratifiant d’encourager à lire un livre que ‘on a aimé, de convaincre de le lire et de constater qu’il a plu. Cela fait un effet bingo!

      Robert est un maître quand il s’agit de faire vivre ses personnages, effectivement du coup nous voyons les événements à travers cette fenêtre, et vivons leur importance.

      Merci de ton commentaire! 🙂

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s