Mystérium de Robert Charles Wilson

Mystère… mystères!

Mysterium tremendae – l’ultime frontière de la pensée rationnelle

 

« Un artéfact fait d’un matériau inconnu est découvert en Turquie par une équipe d’archéologues américains. Un laboratoire de recherches en physique est construit par le gouvernement américain à Two Rivers, dans le nord du Michigan, afin de l’étudier. Alan Stern, prix Nobel de physique, est recruté par chapeauter les recherches. Une expérience tourne mal et la localité de Two Rivers est transportée dans un univers parallèle, sur une Terre où l’histoire a divergé dès l’époque grecque antique ; la civilisation américaine y est moins avancée au niveau technique et la religion est beaucoup plus présente à tous les niveaux de la société. Les habitants de Two Rivers, initialement complètement perdus, tentent tant bien que mal de survivre dans cet environnement hostile.« 

Avec une présentation si alléchante, un titre qui chatouille la curiosité comme jamais, inutile de rédiger des pages pour confirmer l’intérêt grandissant autour de ce roman. Surtout que j’en suis à mon quatrième texte de l’auteur lors de ces six derniers mois et que l’écriture de Robert Charles Wilson m’a convaincue jusqu’à présent. Cerise sur le gâteau, j’espère être en bonne voie pour mettre une déculottée à un troll!

Le résumé éditeur correspond au premier chapitre du roman. L’approche est mouvementée, et donne une illusion qui pourrait faire croire à une mouture d’Indianna Jones version RC Wilson. Il n’en est rien, et une fois les fondations de la trame mises en place, la structure prend une toute autre forme pour nous inviter dans un monde parallèle qui n’est pas sans rappeler une uchronie phare, Le Maître du Haut-château de Philipp K. Dick. A la fin du deuxième chapitre, une certitude : il s’agit bien d‘un récit typique de l’auteur canadien, axé des personnages de qualité, un rendu d’ambiance et l’exploitation d’un thème. Ici, point de mystère…

Two Rivers se trouve projeté dans une Amérique moins évoluée technologiquement, corsetée par une théocratie intolérante et intransigeante. Ce « voyage » spatio-temporel met en confrontation directe deux façons de vivre opposée, malgré une base religieuse similaire, mais une lecture diamétralement différente. Les rescapés doivent faire face à des pénuries inhabituelles, à l’absence d’électricité et s’adapter à une nouvelle interface sociétale.

Ce changement s’opère dans la douleur. Les proctors – membres de la police religieuse et de la pensée – sont d’une rigidité toute dogmatique et recourent allègrement à la pendaison pour contrer toute contrariété ou semblant de résistance. Car de la résistance, il n’y en a point, la population étant trop déboussolée, arrachée brutalement à ses habitudes, ses routines et son futur. Il semble que toute idée de réaction ait fui : les gens sont KO. C’est dans ces circonstances que des troupes débarquent en ville, la boucle en un tour de main et visse par dessus une chape d’oubli.  Hormis quelques officiels, personne ne peut entrer, personne ne peut sortir.

Un trio de protagonistes de Two Rivers s’éveillent peu à peu de ce cauchemar : Dex, un prof d’histoire, Howard, le neveu de Stern et Cliff un gamin d’une douzaine d’années. Ils bravent le couvre-feu ainsi que l’autorité mise en place avec l’ambition de comprendre et si possible de rentrer à la maison.

Du côté « opposé« , Le lieutenant Symeon Demarch, proctor en charge du maintien de l’ordre et du pillage technologique, repère rapidement le premier comme une potentielle source d’ennui. Il a fait appel à Linneth pour étudier ces meurs étranges proches du non-sens, voire blasphématoires.  Les interactions sont nuancées, parfois amicales, souvent teintées de doute et d’incertitudes. Nous reconnaissons déjà la faculté de l’auteur à faire vivre ses protagonistes, notamment un Dex particulièrement réussi.

L’ambiance qui surgit de cet étrange huis-clos rappelle forcément les populations sous occupation (pas seulement lors de la 2° guerre mondiale, toute forme d’occupation, même actuelle….). Le sentiment qui en ressort est assez oppressant, et la construction s’oriente vers une issue que l’on sent venir peu à peu. L’impression d’inexorable fond sur le lecteur de manière efficace qui ne peut se détacher du récit… Vont-ils s’en sortir? est une litanie qui taraude inlassablement.

Outre le roman de Dick, Mystérium se rapproche de Fatherland de R. Harris, car cette théocratie est aussi impitoyable vis à vis de ces étrangers qu’elle l’est avec ses habitants. Tous sont sur la sellette d’une manière ou d’une autre : les attentes en terme de paraître, de comportement, de conformisme à la pensée dominante et unique sont très claires. Une famille, des liens sociaux, une obéissance de tous les instants, et surtout aucune remise en cause… Le moindre écart peut coûter cher dans cette société obtuse et paranoïaque.

Beaucoup de points m’ont séduite dans cette aventure. Essentiellement le traitement des thématiques par l’auteur, avec cet agencement allant crescendo. L’intolérance religieuse, le carcan impitoyable des dogmes et son processus de déshumanisation (mépris, absence de mansuétude, d’empathie,…) sont les thèmes au cœur de ce roman, et l’auteur canadien les glissent avec brio. Le lecteur n’assiste pas à la seule épreuve des rescapés, il découvre une pensée, un état qui suspecte et surveille tout le monde. Certes, ce n’est ni unique ni nouveau, mais cela s’avère remarquable.

Mystérium réserve un morceau de choix à la notion de mystère. Dixit le dico, un mystère est « ce qui est inaccessible à la raison humaine, ce qui est de l’ordre du surnaturel, ce qui est obscur, caché, inconnu, incompréhensible ». Avec ce roman de RC Wilson, nous naviguons presque dans ces eaux-là. Car ce Mystérium n’est pas totalement inaccessible à la raison humaine, nous sommes davantage dans le registre de l’acception antique : « Rite religieux, souvent purificatoire, magique, lié au culte de certaines divinités et dont les initiés juraient de ne rien révéler ». L’auteur le note comme le « Mystérium tremendae – l’ultime frontière de la pensée rationnelle. »

« Ton chien voit le même monde que nous, Howard. Il voit ces étoiles. Nous, on sait ce qu’elles sont parce qu’on peut poser les bonnes questions. Et ce savoir, ton chien, en chien qu’il est, n’y aura jamais accès. Jamais. Alors, Howard, à ton avis – tu crois qu’il existe des questions que même nous, les hommes, on ne pourra jamais poser? » 😉

L’association sciences/ésotérisme peut paraître incongrue, et les mordus de hard-Sf pourraient tiquer. RC Wilson écrit avec suffisamment de talent et de perspicacité pour éviter l’écueil et nous offrir un roman prenant et séduisant.

J’avoue un enthousiasme plus modéré lors de cette lecture. Ayant lu Blind Lake quelques mois auparavant, les similitudes entre les deux romans m’ont un peu troublée. Nous sommes dans deux petites zones possédant un laboratoire scientifique de pointe  étudiant un artefact inconnu. Un accident conduit à l’isolement des deux lieux. Un blocus sévère est mis en place permettant d’introduire un huis-clos oppressant. Le traitement et la trame divergent pas la suite, mais cette impression de redite m’a un peu perturbée (pour info, Blind Lake a été écrit une dizaine d’années après Mystérium).

Une traduction de qualité, pour une fois que je pense à le mentionner!

 

Mystérium porte son titre comme une seconde peau, et nous plonge dans une aventure spatio-temporelle oppressante et pleine de suspens. L’univers décrit est glaçant par ses mécanismes, alors que nous naviguons aux franges de la science et de la raison. Impossible de ne pas s’attacher aux personnages pris dans les tourments d’une contrée aux dogmes intolérants, et d’espérer une issue heureuse.

Ce livre est pour vous si :

  • vous adorez RC Wilson
  • vous souhaitez vous investir dans des personnages attachants
  • vous cherchez une histoire de SF d’un abord facile et plein de sens

En revanche, déconseillé si vous :

  • ne jurez que par la hard-sf
  • souhaitez lire un roman avec des bisounours
  • n’adhérer pas aux univers parallèles
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26 réflexions sur “Mystérium de Robert Charles Wilson

  1. Le chien critique

    Ah mais c’est que tu donnerais l’envie de s’y replonger dans ce mystère.
    Je remarque que tu as choisi la même citation que moi, je trouve qu’elle est splendide. Elle relativise beaucoup notre point de vue rationnel et anthropomorphe.
    Pour ma part, j’avais trouvé les personnages un peu en deçà de la norme wilsonnienne (ce qui signifie nettement plus haut que le commun des auteurs !) mais j’ai adoré comme tu le dis très bien l’association sciences/ésotérisme.
    RCW à ses thématiques favorites (religion, science, place dans l’univers, passé/présent) mais il réussit toujours à adopter un point de vue différent dans ses romans. Avec Les derniers jours du paradis, écrit juste après sa trilogie phare, j’avais la nette impression d’une même idée de départ avec un traitement complètement différent.

    Quel sera ton prochain de l’auteur ?

    Aimé par 2 people

    1. Merci! 🙂

      Il est difficile de passer à côté! Elle y est deux fois, et illustre vraiment l’essence du roman.

      Pour les personnages, je suis entièrement d’accord, RC Wilson a fait mieux. Mais je lui « pardonne » déjà c’est mieux que beaucoup et c’est un de ses premiers romans.

      Mon prochain, acheté avec la promo mois de l’imaginaire : Darwinia – 3€ !

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      1. Le chien critique

        Voilà que tu pardonnes à un Dieu misérable lutin !

        Darwinia, j’avais bien aimé à l’époque. Pour ma part je lis actuellement Julian et mon prochain devrait être Blind lake ou Ange mémoire

        Aimé par 1 personne

  2. Ça a l’air très mystérieux tout ça.
    Bon, je ne suis toujours pas prête à tenter un nouvel RCW après mon échec sur Spin, ça se voit clairement ici vu que tout devrait me donner envie de le lire (au niveau des thèmes et du mystère) et que pourtant ça n’est absolument pas le cas.

    Mais je le note, on ne sait jamais si j’ai une brusque envie un jour ^^

    Aimé par 1 personne

    1. Oui, très mystérieux! LOL
      Je n’ai encore pas lu Spin, alors je ne peux pas comparer. EN revanche, je sais qu’il y a des auteurs qui nous parlent et d’autres pas. Inutile de te forcer, il y a tant à lire!

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    1. Aaah! Les trolls savent lire! 🙂
      J’en attendais pas moins de toi, mon troll préféré! 🙂
      Allez! Hop, tu peux lire Mystérium! 😉
      .. et tenter de me rattraper. Les lutins cela court vite, et les trolls, ils ont un groooos marteau à tracter! 🙂

      Aimé par 2 people

        1. Le chien critique

          J’ai triché et j’ai été voir sur ton blog ta prochaine lecture. Nous allons pouvoir comparer nos ressentis, Les derniers jours du paradis est dans mes prochains billets. Un bon divertissement paranoïaque et une bonne porte d’entrée à l’univers de RCW pour les plus jeunes.

          Aimé par 2 people

    1. Ben, oui! Encore du Wilson!!!
      je suis lancée dans une folle course-poursuite avec un troll gigantesque, armé du marteau de Thor, et ce sera à qui franchira la ligne du challenge RC Wilson en tête…. Un lutin ou un troll ?….. l’avenir le dira! 🙂

      Aimé par 1 personne

  3. Du coup, dois-je faire pencher la balance vers Blind Lake, à ton avis ?
    C’est que je suis dans une phase « apprendre à faire les meilleurs choix possibles, sachant que je n’arriverai jamais à tout lire »… Difficile mais inévitable prise de conscience ^^
    Ce qui est certain, c’est que R.C. Wilson t’inspire sacrément ! Merci 🙂

    Aimé par 1 personne

  4. Ping : Quatre cavaliers pour conclure Octobre 2017 – Albédo

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