L’Algébriste – Iain M. Bank

Mercatoria contre Culture

Bragelonne

Iain Banks est essentiellement connu dans notre sphère SFFF, comme l’auteur de l’immense cycle de La Culture qui défiera le temps et l’espace à l’image de ses protagonistes. L’écrivain écossais ne s’est pas contenté de ce seul travail littéraire; outre une carrière remarquée dans la blanche, il s’est autorisé quelques petites excursions dans la SFFF hors du périmètre du-dit cycle, avec Le plafond de Verre, L’effroyabl Ange 1 et L’Algébriste

Enfin… L’Algébriste conserve quand même un étrange parfum qui n’a rien à envier à son œuvre maîtresse.

La Mercatoria, un univers impitoyable

Notre histoire ne se déroule pas dans l’immensité de La Culture, mais dans une méta-civilisation occupant un bonne partie de la Voie Lactée, La Mercatoria. Elle en est le négatif. Je ne sais pas si ce terme photographique évoque encore quelque chose en ce 3° millénaire tourné vers le numérique. Donc, cette organisation n’est pas le contraire de La Culture – anarchique et hédoniste – car il ne s’agit pas que d’un état policier, répressif et totalitariste, les habitants y demeurent libres et hédonistes.

Cependant, cette civilisation s’articule de manière très hiérarchique, atteignant un degré de rigidité et complexité tel, qu’elle ferait passer l’univers d’Honor Harrington  – et même sa pseudo République du Havre – pour une colonie de vacances accessibles même aux chenilles troglodytes. D’ailleurs, Iain Banks s’amuse à loisir à rendre la structure assez nébuleuse en nous donnons des aperçus torturés et labyrinthiques à souhait. En essayant de démêler l’organigramme, je me suis fait l’effet d’un scribe égyptien tentant de déchiffrer le commandement intégré de l’OTAN (et pourtant, j’ai même « sévit » au Ministère de la défense, hein…) .  Toujours est-il que l’objectif de l’écrivain est atteint; en ressort une impression de lourdeur hiérarchique et bureaucratique qui ferait pâlir de jalousie même l’Administration française… C’est peu dire?

La Mercatoria est dotée d’une Assemblée, nommée la Culmina où les hauts fonctionnaires siègent. Elle est divisée en deux branches, l’une militaire, l’autre civile baptisée l’onomocratie dirigée par un Hiérchon. Cette aile est elle même dotée de plusieurs membranes, la Prévôté, la Césoria, l’Adminsitrate, la Navigarchie, l’Ascendance. Je vous ai perdu ?…

En fait, tout ceci a peu d’importance, car même si Banks nous décrit çà et là la Mercatoria, ces éléments influent peu sur l’histoire en elle-même. Tout ceci est à considérer sous l’angle du worldbuilding (presque de base pour un auteur de cette envergure).  De son côté, le lecteur sent parfaitement combien, cette construction a été ludique, et que l’auteur ne nous épargne aucun clin d’œil.

Ce qu’il faut retenir, c’est Mercatoria = organisation très hiérarchisée, dirigée par des êtres vivants. En effet, les Intelligence Artificielles sont dans cette partie du monde persona non gratta, et poursuivies férocement dans tous les recoins de la Voie Lactée. A cet effet, deux entités sont dévolues à cette chasse aux sorcières. L’Occula (Prévôté) dont la fonction première est la théorisation de l’anathème qui frappe les IA, et les Purificateurs de la Césoria chargés de leur élimination ainsi que de la poursuite des infâmes traîtres qui dissimuleraient une telle abomination dans leur rang.

A ce stade, nous sommes en droit de nous demander comment une méta-civilisation si psychorigide a pu se développer et conquérir une bonne partie de La Voie Lactée. Car, la Mercatoria s’étend mine de rien sur une bonne partie de ce nuage galactique.

Stupeur et Tremblement! L’homme ne peux pas se targuer d’une telle aventure et d’avoir commis ce système politique, alors que notre Histoire regorge des preuves de notre tempérament un brin excessif en matière politique. Depuis, l’Antiquité, nous nous sommes trompé de pédale, et avons appuyé glorieusement sur l’accélérateur des horreurs. Maiiiiiiis, passons.

Dans notre bras de la galaxie, l’Herchion qui gouverne est d’une espèce dont j’ai oublié le nom. Les humains ont été intégré assez tardivement, le pré-requis consistant à son accès aux étoiles. Il y a aurait même une histoire de manipulation génétique avec des humains-a et des humains-p, de quoi nous évoquer Le cycle de L’Élévation de David Brin.

Si notre Mercatoria atteint cette ampleur en dépit d’une informatique bridée, c’est grâce à la technologie des portails. La plupart des êtres vivants vivent longtemps – vraiment longtemps- et prennent ainsi le temps de voyager d’un système à l’autre pour déposer des portails reliant, dès lors, de manière quasi-instantanée les mondes équipés. (Les vaisseaux voyagent rapidement car il leur faut deux à trois cent ans pour rejoindre un nouveau point) – A la manière de l’Eriophora de Peter Watts.

Mais toutes les races d’êtres vivants ne se sont pas joints  – de gré ou de force – à la Mercatoria. Il y a des opposants ainsi que les Habitants, différents des habitants avec un petit « h« .

Compliqué ? Yeah!

Un récit, deux trames, pour un bel effet

Et, c’est donc là, avec ce décalage entre les ressortissants de la Mercatoria et les rebelles de tout poil que notre histoire commence. Deux événements concomitants viennent chambouler la vie bien tranquille de la population.

Le premier est sans doute le plus alarmant. L’archimandrite Luceférious de Lésuna 9 IV, fondateur du culte des Affamés (si,si, c’est son nom. Je l’ai noté, cette fois) lance sa flotte à l’assaut du système de Nasquerone – où se déroule l’essentiel de notre récit. C’est un pur produit de la Mercatoria, sur une trajectoire lui promettant un avenir radieux et un poste des plus élevés au sein de l’organisation. C’était même un humain. Mais ça, c’était avant! 😉

En effet, il y a environ deux siècles, les alentours de Nasquerone ont subit des assauts rebelles qui ont détruit le portail l’associant au reste de la Mercatoria. Le Hiérchon a gardé la main sur les systèmes à proximité de saut locaux, mais pas dans les mondes les plus éloignés, privés de portail. L’archimandrite Luceférious de Lésuna 9 IV, a très bien vécu la chose, s’est débarrassé des gêneurs, a pris le pouvoir et fondé le culte des Affamés, sur les cendres de la religion galactique (pompeusement nommée La Vérité).

Sa soif de conquête n’est pas éteinte pour autant et elle se mesure  l’aune de sa cruauté : infinie. Là,  nous avons à faire à un mauvais bougre de dimension cosmique, et même Voldemort passerait pour un comique. La nouvelle est donc accueilli plutôt fraîchement sur Nasqueronne.

Leur salut semble assez lointain. La Mercatoria a bien expédié un portail flambant neuf dés la destruction du précédent connue, mais arrivera-t-il à temps ? Le trajet doit durer deux siècles et même si ce transport est escorté par une  puissante flotte miliaire, la question reste en suspend jusqu’à la fin.

Toutefois, une rumeur persistante court. Les Habitants (notez le « H ») auraient en leur possession une liste des coordonnées de trous de ver « naturels »… Ainsi, envoie-t-on Fassin Taak, un Voyant Lent à la rencontre de ces derniers, avec pour mission de démêler le faux du vrai, et de ramener cette liste quelque soit la nature de la contrepartie. Il a un an pour réussir cette prouesse. Une année avant que L’archimandrite Luceférious de Lésuna 9 IV, fondateur du culte des Affamés se ramène pour botter les fesses du Hierchon…

Des Habitants cosmiques et/ou comiques

A ce stade, vous aurez compris que la complexité de la Mercatoria n’est qu’un élément du background, qui explique la lourdeur des prises de décisions, mais surtout que notre aventure va s’axer autour de nos Habitants, les Dwellers.

Ces derniers vivent sur Nasqueronne, une géante gazeuse à l’image de Jupiter. J’ai d’ailleurs retrouvé des accents de ma récente lecture Les Chroniques de Méduse de Baxter & Reynolds à la lecture de L’Algébriste. Les descriptions des effets météorologiques, les autochtones, les villes, et les moyens techniques nécessaires aux diverses rencontres avec ces derniers partagent de nombreux points communs.

Avec les Dwellers, Banks a cherché à éviter le piège de l’anthropocentrisme, et c’est plutôt réussi. Nos Habitants sont comme des poissions dans l’eau au sein de la Géante gazeuse (forcément). Leur biologie y est parfaitement adaptée, ils ont des proportions généreuses, leur physionomie nous évoque un ensemble de deux roues arrimées par un moyeu central, siège de leur intellect.

Il font partie des races qualifiées de Lentes, à contrario des Rapides qui vivent et s’éteignent à la vitesse d’une de leur bougie. Là, si vous avez lu Hardfought (ou la critique d’Apophis sur cette novella) de Greg Bear, la mentalité des Habitants vous est familière, et les différences entre les deux sont limpides, tout comme les frictions qu’un tel gouffre provoque.

Ces êtres ont une longévité qui se compte en millions d’années, et il est assez courant de rencontrer un vénérable âgé d’un milliard d’années. Dire qu’il n’ont pas la même perception du temps que nous est une lapalissade…. Et leur perception de la réalité, des événements qui secouent le système stellaire ne sont compris qu’à travers ce filtre. Aussi, l’invasion imminente de l’autre bourrique s’apparente à leurs yeux aux vols des éphémères par une belle nuit d’été… Bref, cela leur en touche même pas une (roue, bien entendu!). Les alerter sur la situation s’avère d’une efficacité redoutable d’indifférence.

Ainsi, cette guerre imminente paraît-elle dérisoire aux yeux des Habitants, et finalement toute chose est dérisoire. Leur longue longévité leur permettant d’acquérir une certaine sagesse, assez incompréhensible pour un humain, faite de détachement, de fatalisme (après tout ils chassent et bouffent leurs petits) et d’inconscience. Parfois, nous frisons le loufoque tant leur comportement est immature et enfantin – d’apparence.

La tâche est très ardue pour notre ami Fassin, qui s’arrachera les cheveux plus d’une fois, métaphoriquement parlant.

Quant à l’Algébriste, je préfère que vous découvriez ce qu’il en est sans le moindre indice.

Un roman nommé aux Hugo

Le roman a été nommé aux Hugo, mais ne l’a pas remporté. Le pourquoi de la nomination, sans le prix s’explique.

L’histoire véritable de L’Algébriste joue à cache-cache avec le lecteur. Elle se dissimule dans les plis et replis d’un récit  de space-opera fait de faux-fuyants, de retournements de situation, de courses-poursuites et d’escarmouches. C’est en filigrane qu’elle s’inscrit dans les courbes de la géante gazeuse, dans les aspérités et les angles francs de la Mercatoria, mais aussi dans le regard incrédule puis déterminé de notre ami Fassin. Les IA sont pourchassées et trouvent des refuges parfois assez évidents, parfois assez ludiques. C’est de ce drame dont il s’agit et d’une éventuelle résolution (et ce n’est pas acquis!).

Derrière tout cet enchevêtrement, l’auteur aborde des sujets forts tels que les droits de l’homme (ou de la sentience), la religion, le libre-arbitre, et surtout la nature de la réalité.

Iain Banks fait preuve d’un grande créativité pour délivrer sa pensée, et une telle aisance associée à une fluidité de plume et d’idées force l’admiration, même s’il touche tout autant au génie qu’au grotesque à l’occasion dans ce roman.

De plus, l’auteur ne ménage pas son lecteur, et le récit peut s’avérer potentiellement délicat à suivre avec des flashbacks qui tombent de nulle part et sans indice temporel. Certains chapitres débutent par un dialogue et nous découvrons plus tard quels sont les intervenants (et l’on revient au début pour comprendre). Certains termes ou organisations sont décrits en une dizaine de lignes alors qu’une poignées de mots auraient suffit, et parfois cela frise l’inutile. L’auteur s’est bien amusé et cela se sent.

De plus les Habitants sont mis dans des situations cocasses, quasiment loufoques qui brisent la portée du message sous-jacent. Et tous ces détails ont tendance à alourdir le récit, avec des longueurs inutiles.

Roman décalé de La Culture, L’Algébriste nous offre un récit fort, des thématiques sérieuses enrobées par un space opera juteux. L’emballage rempli d’humour associé à la créativité de Iain Banks fait que la trame pétarade dans tous les sens. Un peu trop peut-être.

Ce livre est pour vous si :
  • vous savourez les romans associant fond et forme
  • vous souhaitez lire un space-opera qui fait dans le grandiose
  • vous aimez les auteurs qui ont de l’humour
je vous le déconseille si :
  • Encore une géante gazeuse! Quel poids!
  • Vous êtes hermétique à l’humour.
  • De toutes façons vous en pincez pour Luceférious de Lésuna 9 IV, fondateur du culte des Affamés
Autres critiques :

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23 réflexions sur “L’Algébriste – Iain M. Bank

  1. « Je vous le déconseille si : -Vous êtes hermétique à l’humour ». J’ai ri ! Qui peut dire « je n’aime pas rire » ? (Mais du coup, ça veut dire que tu ne me le déconseilles pas ? Ça tombe bien, parce qu’il m’emballe drôlement ! <– rire, humour, drôle, t'as vu le jeu de mots, huhu !)
    Par contre, je ne connais pas du tout l’œuvre de Banks (j'irai me flageller avec des orties pour ce grave manquement, promis. Mais demain.) et je ne vois pas par où commencer, dans tout ça ? Est-ce que L'Algébriste est une bonne entrée en matière ?

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  2. (merci pour le lien)

    Critique très fouillée, bravo. Quand tu penses que ce bouquin est considéré comme un des plus mauvais Banks SF… (ce qu’il est, objectivement, comparativement au cycle de la Culture, même si ça reste une lecture valable, à défaut d’être indispensable, en valeur absolue).

    Sinon, je trouve quand-même qu’il y a une opposition majeure par rapport à la Culture : cette dernière est domin… guidée d’une main bienveillante par les IA, alors qu’ici elles sont chassées férocement.

    (une petite erreur : c’est La plage de verre, pas le plafond 😉 ).

    Aimé par 1 personne

    • (je t’en prie, c’est parfaitement en relation avec ce roman)

      Merci, c’est vrai que j’y ai pas mal bossé sur cette critique pour tenter de rendre l’intérêt, les qualités, les défauts de L’ALgébriste.
      J’ai vraiment bien aimé le lire en connaissant déjà un peu la Culture, et c’est un contrepoint vraiment excellent de point de vue. Je trouve fascinant qu’il soit considéré comme le plus mauvais bouquin de Banks… et pourtant, il demeure bien au-dessus du niveau de production moyen!
      Effectivement, je ne le pense pas indispensable, même si dans le cadre du cycle phare, il ajoute du piment.

      Oui, il y a une opposition majeure sur les IA, je n’ai peut-être pas insisté suffisamment car cela me paraissait évident. Mais si tu ne connais pas la Culture, cela n’apparaît pas.

      Merci pour l’erreur. Je vais corriger.

      Au fait peux-tu jeter un coup d’œil au commentaire de Adlyn sur un conseil au sujet de Banks. Merci Apo!

      Aimé par 1 personne

  3. Cette chronique là, je vais me la garder pour plus tard …. : « l’algebriste » est l’une de mes deux lecture en cours…
    Même si je suis impatient de lire ton avis, je ne veux rien savoir avant de l’avoir terminé.

    Aimé par 1 personne

    • J’en suis ravie, car même si ce roman n’atteint pas le niveau très élevé des romans de la Culture, nous avons quand même un texte qui surpasse le niveau moyen de la production SF. En terme de créativité, d’imagination et de fond.

      Son plus grand pb, est qu’il est systématiquement comparer à l’oeuvre phare de Banks…

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