La chute d’Hypérion 1 – Dan Simmons

Un jeu d’échec à 4 dimensions

Les cantos d’Hypérion, tome 3

La chute d’Hypérion est un poème de John Keats, qui porte le titre surprenant de The Fall of Hyperion, celui-ci ayant été achevé contrairement à son texte précédent, Hypérion planté en l’état en plein milieu d’une phrase. Toute ressemblance avec un Martin Silenus, personnage de Dan Simmons, bloqué dans son grand œuvre n’est pas fortuite.

Si le poète anglais y évoque la dégringolade de l’immense Titan, Dieu du Soleil; l’auteur américain emprunte un chemin similaire, son texte empli d’entités débordantes de vie et de puissance, et ses personnages à la recherche de divin.

En effet, la planète Hypérion, est un sujet de discordes et de batailles entre l’Hégémonie et les Extros, tensions exacerbées par la présence de 7 pèlerins se rendant aux Tombeaux du Temps. Dans le volume précédent, nous faisions leur connaissance à travers des récits divers et tout en crescendo. Loin d’une excursion touristique culturelle, ce voyage empreint d’abnégation, d’introspection et de dangers vise, non pas à résoudre totalement ou partiellement la curiosité temporelle, mais à rencontrer l’immense, le redoutable, l’impitoyable, l’indestructible, le voyageur temporel, le Prince de la Douleur, le Gritche.

Le roman Hypérion, après un récit sous forme de Boléro, s’achevait sur l’invasion des Extros à proximité d’Hypérion… et Dan Simmons, le filou, nous plantait là, plein d’impatience.

3° dimension : Une Hégémonie en mal de suprématie

Toujours est-il que, la présence des forces Extros à proximité d’Hypérion ne surprend guère Gladstone Meina, ou la Grande manipulatrice, Présidente de l’Hégémonie, régnant sur plus de 150 milliard d’êtres humains. En effet, au fil des pages du roman, cette femme de poigne – et de charme – nous apparaîtra comme une dirigeante un peu plus que prévoyante, attachée à son monde, sans doute un peu trop quand nous considérons à quelles extrémités elle a recours…

Or, Hypérion, planète au centre des frictions et des escarmouches avec les Extros, ne fait pas partie de l’Hégémonie. Elle n’en est pas non plus un Protectorat, étape intermédiaire avant la digestion du caillou dans les entrailles de l’entité politique supra-galactique. Hypérion est indépendante, et source de convoitise.

Pour les Extros, pour lesquels l’adaptation aux mondes doit être un fait des humains, et non pas l’inverse, il s’agit de protéger le site aussi bien que d’élargir leur influence. Il faut rappeler que ces êtres vivants sont des humains qui ont fait sécession avec l’Hégémonie quelques siècles plus tôt. Ils ont un devoir moral, en sus d’un intérêt qui reste toutefois à définir à l’issue de ce premier tome. Le lecteur est conscient que les effort consentis ne sont pas gratuits.

Toujours est-il que Gladstone reste persuadée que le sort de l’humanité se joue sur Hypérion, aussi est-elle prête à tout, même à intégrer la planète dans le giron « familial » si cela peut préserver sa cause. Mais, cela reste une hypothèse assez vague. Les chefs d’état-major ne cessent de lui rappeler combien la puissance de feu de la flotte, les moyens techniques en leur possession, et les renseignements confirmés par le Technocentre (les IA) penchent en leur faveur.

Tout ce petit monde est optimiste, sauf un – aussitôt expédié ad vitam en patrouille. De quoi, notre maîtresse femme se méfie-t-elle ? Et bien sans doute d’un excès de confiance… Alors que l’affrontement tourne au lait caillé, le lecteur ne peut qu’admirer le sang-froid de cette dirigeante devant la déconfiture de la Flotte.

Toujours est-il que Gladstone reste persuadée que le sort de l’humanité est entre les mains des pèlerins, elle, la Grande manipulatrice, la femme rationnelle et pragmatique. Aussi s’est-elle adjoint les services d’un cybride, ces êtres biologiques au cerveau occupé par une IA, et donc des bestioles à mi-chemin entre l’homme et la machine. Le cybride délégué possède les gènes de John Keats, lui aussi.

Nous avions déjà rencontré une créature très similaire sous les traits du cybride John Keats, amant et client de Lamia Brawne. Cette similitude génique – qui prouve le génie de la Grande Manipulatrice – a donc des répercutions essentielles, car notre nouveau John Keats  reçoit les informations de nos pèlerins à travers ses rêves,… Vraiment pratique, n’est-ce pas ?

En deux dimensions : Pendant ce temps sur Hypérion

Nos pèlerins ont atteint les Tombeaux du Temps, après un voyage un peu remuant, leur permettant de découvrir différentes facettes de la planète. Le trajet a été l’occasion à chacun d’entre eux de relater les raisons qui les ont amené à entamer cet acte de foi, ou d’espoir.

Tous se sont confessés, le lecteur apprenant au passage à travers ces récits passionnant quelque peu l’Histoire de l’Hégémonie et de l’humanité, leurs questions existentielles à fleur d’épiderme, et savourant les personnalités disparates. Enfin, quand je dis tous, je parle des présents, car notre vielle branche de Templier, Hert Maasten à filé à l’iroquoise… nous le recroiserons lui et son cube magique plus tard dans l’aventure, en sale état, muet, mystérieux comme toujours.

Le sort du Père Hoyt est vite scellé. Souffrant le martyr, le Gritche a réalisé son souhait. Ou partiellement… Et ce n’est pas le seul à disparaitre assez rapidement de l’échiquier.

L’homme qui appartient de cœur à Hypérioin est le poète Martin Silenus. Son œuvre inachevée sur les Cantos d’Hypérion exige au plus profond de son âme un point final. Outre une référence à la fois à John Keats, et à son propre Hypérion inachevé, le lecteur savourera toute l’ambiguïté entre passion et esclavage qui attache le créateur à sa muse. En l’occurrence, quelque en soient les périls. Marin, avait laissé tout en plan après la destruction du palais de Billy, son œuvre maîtresse abandonnée au faîte de sa genèse. Une trahison à l’homme et à son monument qui explique ainsi la force inéluctable qui le conduit entre les murs d’un palais en ruine, au chœur du repère du Gritche. Paradoxalement, c’est dans ce lieux propice à l’angoisse, et écartelé par la frousse que notre bonhomme retrouvera l’inspiration, la force d’écrire la fin de son épopée épique et sa Muse acérée… ( un parallèle à faire avec la douleur de l’enfantement, serait judicieux et sans doute facile).

Il n’y a pas que dans l’espace que l’on entend pas crier.

Le Consul, traître à l’Hégémonie, se trouve séparé de quelques compagnons d’aventure. Kassad a disparu dès l’entrée dans la zone des Tombeaux du temps, Hoyt s’est délité. Marin a opté pour une bifurcation, le Templier n’est pas encore de retour. Il reste donc en compagnie de Sol, de son nourrisson Rachel, et à surveiller Lamia devenue une énigme…

L’homme est toujours aussi indécis que dans le roman précédent, et ici, tétanisé par ses actions récentes et le chaos dans lequel il a plongé son entourage. Mais, il nous apparaît assez rapidement comme un pion sur cet échiquier galactique, en premier lieu, celui de Gladstone qui a misé une grande partie de ses décisions sur ses forfaits. Et si notre consul, nous apparaît assez insipide au final, c’est qu’il ne conserve que cette dimension auprès de Dan Simmons.  L’auteur ne veut pas l’humaniser, il ne doit rester qu’un déclic, un bouton poussoir à actionner dans les temps impartis. A la fin de ce premier tome, la situation du Consul n’a guère évolué sur le plan personnel. Il a tenté de rejoindre son vaisseau et son infirmerie de bord, mais ce dernier est bloqué par nulle autre que Gladstone, qui lui laisse par ailleurs un mot doux.

Quand, le Consul décide enfin à agir, et part à la recherche d’une aide quelconque – sur l’insistance de Sol, nous le laissons alors qu’il a atteint une baie, et impossible pour le lecteur de savoir s’il commettra une dernière trahison, ou s’il empruntera un chemin de rédemption.

En effet, Sol, le père de Rachel atteinte de la maladie de Merlin s’est engagé dans ce voyage avec l’espoir de trouver un remède à la situation de sa fille qui parcours le temps à rebours. Il lui reste qu’une poignée de jours avant sa naissance et donc, la fin de son existence. Les passages consacrés à cet homme ne pétarade pas dans tous les sens, car Dan Simmons nous propose un personnage introspectif, versé dans la réflexion. Déjà dans Hypérion, ce tempérament sautait aux yeux du lecteur. Ce n’est pas un simple attentisme associé à un degré de fatalisme découragé. Sol a choisi ce qu’il considérait le meilleur pour sa famille et sa fille, jusqu’à ce que poussé par le terme, il agisse enfin.

Dans La Chute d’Hypérion, nous conservons cette facette introspective et intellectuelle, car ce père de famille est placé devant le choix d’Abraham quelque part, où il est exigé de lui le sacrifice de son enfant pour prouver sa fois. Un choix qui le révolte, qui le torture surtout quand les marées du temps joue sur ses nerfs, et que la Gritche attend toutes griffes dehors, lui ou elle ?

Excursion dans les dimensions du temps

Le temps est une donnée fluctuante aux Tombeaux. Les scientifiques n’ont pas levé  le voile sur le fonctionnement ce ce complexe, alors que les époques et les âges parviennent à la surface du présent telles des bulles de savon, éclatant, véhiculant leurs saveurs et référence temporelle.

Deux personnes sont affectées plus que les autres. Rachel avec sa maladie de Merlin aura sans doute un rôle à jouer dans la suite des aventures. Pour l’instant le mystère est entier… Mais il y a aussi le Colonel Kassad qui a atteint les Tombeaux en même temps que ses compagnons avant de disparaitre mystérieusement dans un des replis du temps. Le lecteur ne se plaindra pas du bonhomme qui a la bougeotte et la détente de l’index rapide. C’est bien simple, ici aussi, il tire sur tout ce qui bouge, flingue, dézingue, atomise ou cristallise dune, immeuble, caillou, lézard,… Son périple sur Hypérion est lié à l’amour. L’amour de Moneta (j’adore ce clin d’œil à la déesse de la mémoire quand on sait qu’il y a des problèmes de mémoire entre ces deux-là 😉 ) qu’il croise régulièrement lors de ses combats  ainsi que l’amour de la guerre. Lequel des deux est vital, what is the question… Kassad est le Guerrier qui rêve de devenir le Guerrier Ultime, et pour ce faire, il doit affronter le Gritche, avec dans la balance l’idée qui pointe le bout de son sein (oui, oui), sur la vacuité d’une telle quête, tout comme celle d’une guerre totale.

Tiens, Gladstone comptait bien sur les pèlerins pour le salut de l’humanité ?….

Le facteur humain, une dimension inconstante

Il nous reste Lamia que j’ai mise de côté jusqu’ici, car celle-ci permet d’aborder une autre facette de ce riche roman. La détective a réussi à préserver l’essence de son amant en intégrant sa conscience dans un appareil conservé prés de son oreille. Un objet que la Gritche trouve à son goût.

C’est l’occasion de poursuivre la thématique sur l’humanité, abordée dans le tome précédent (nous avons dépassé le stade de la question de la conscience) pas seulement avec un regard sur les Extros, ou même sur certains personnages, pion d’un grand jeu, mais sur la machine intelligente. Je ne dévoilerais pas plus sur la trame de la dame en question pour que vous conserviez la surprise.

Toutefois, ce thème est très présent dans La chute d’Hypérion, non seulement la situation de Lamia s’y prête, mais nous avons aussi les jeux de poker-menteur autour du Technocentre. Il est difficile de discerner leur positionnement réel dans le roman. Nous savons que les IA – qui ont elles aussi fait sécession avec l’humanité – sont composées de plusieurs factions pas forcément sur la même longueur de bits quant à l’étendue des relations avec l’Hégémonie.

Une réserve est d’ailleurs très perceptible dans l’attitude et le comportement de l’ambassadeur des IA auprès de Gladstone, Albédo (SI!SI! Il s’appelle bien Albédo, et c’est peut-être un lutin numérique 😉  ) qui a beaucoup d’humour. Déjà en soi, cette ambivalence, cette complexité et ses dissensions au sein des IA établissent l’intelligence consciente des IA et si le cybride était le chaînon manquant ?….

Surtout qu’en pointillé, le lecteur associe les pièces du puzzle, et s’aperçoit que même ces êtres numériques sont à la recherche d’une Intelligence Ultime. Sur Hypérion ?

Malgré les apparences de ma chronique détaillée (un peu trop ?), le roman avance à un rythme très plaisant avec des plages plus calmes, laissant l’émotion et l’angoisse s’exprimer, des passages dédiés aux frissons d’anticipation avec l’ombre du Grithce sur les talons – ou l’impression qu’il laisse. Il y a aussi une bonne partie consacrée à l’action avec les combats de Kassad, très visuels et spectaculaires, mais aussi les affrontement spatiaux, plus en filigrane qui creusent le suspens sur le sort de l’humanité. ET il y a la silhouette menaçante du Gritche qui plane sur tous les débats. De quoi tenir en haleine.

Je trouve ce tome, un poil en retrait en considérant Hypérion, toutefois, nous restons dans de la SF d’envergure faisant la part belle à l’aventure, l’humour, l’action tout en proposant un fond particulièrement solide, le tout délivré par un auteur à la plume impeccable. A LIRE!

Ce livre est pour vous si :
  • vous souhaitez lire un roman qui prend soin aussi bien de vos méninges que de votre soif d’aventure SF
  • vous aimez Dan Simmons
  • Vous adorez les romans charpentés et créatifs
je vous le déconseille si :
  • Le Gritche vous poursuit dans vos rêves
  • Vous détestez la SF, petite ou grande
  • Vous préférez lire Heidi au pays des fourmis
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28 réflexions sur “La chute d’Hypérion 1 – Dan Simmons

  1. J’ai absolument adoré cette série (Hypérion – La Chute d’Hypérion, qui après tout ne forment qu’une seule histoire) ! Les personnages sont très humains, traités avec beaucoup de délicatesse même lorsqu’ils ne le sont pas toujours, et le côté épique-Fantasy est à mon sens très efficace. Les références littéraires, métaphores filées ou mises en abyme sont un plus !

    Aimé par 1 personne

    • Exactement! L’aspect « fantasy » je ne le souligne pas assez, mais il est bien présent pour donner un gros plus à ce récit. ET je trouve que le roman joue sur différents codes et se paie le luxe de surfer sur keats est un petit délice.

      Aimé par 1 personne

  2. Je passe mon tour sur ce cycle. Un incontournable que je contourne donc.
    Peut être que j’aimerai, mais rien ne m’incite à y goûter. Parfois, il y a des romans qui ne nous disent rien sans réels raisons.

    Aimé par 1 personne

    • Je fais très attention de ne pas inclure de spoilers dans mes chroniques. Sauf quand nous arrivons à un tome 4, 5 ou plus, ou il est difficile de parler du roman sans évoquer ce qu’il y a à l’intérieur.

      Bonne lecture

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  3. Une très belle chronique d’un cycle qui m’a toujours laissé une impression tenace.
    Les références aux poètes anglais sont assez fréquentes dans les écrits de Dan Simmons… et c’est toujours un fil à suivre.

    Foutu technocentre tout de même, y a que moi à qui ça faisait penser aux tortues ninja chaque fois que je tombais sur le mot ?

    Aimé par 1 personne

    • Ah! Merci! 🙂
      Pour les références aux poétes anglais, je n’ai lu que peu d’oeuvres de Dan Simmons, ainsi, il m’est difficile de m’en rendre compte. En revanche, comme j’ai quelques textes en rayon, je vais le garder en mémoire.

      Ha! je ne connais pas assez bien les Tortues Ninjas… 😉

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      • Si tu lis Ilium / Olympos (que je conseille fortement par ailleurs, cf. mes critiques pour assouvir ta curiosité au besoin), tu ne pourras pas passer à côté. Si même moi je le vois, quelqu’un qui ressort autant de choses d’une lecture que toi ne pourra qu’en être frappée.
        J’ai pas souvenir que les Echiquiers du mal en fasse mention, mais ça fait tellement longtemps que ça se pourrait quand même.

        Aimé par 1 personne

        • Cool! je vais regarder cela de près. J’ai « au programme » Les orphelins de l’hélice » auparavant, et je comptais couper temporairement car je me suis offert L’échiquier du mal.
          Donne moi les liens de tes critiques, je vais les mettre directement en lien. 🙂

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