Seconde Humanité – Adrien Mangold

Touchée, coulée!

 

L’exercice est loin d’être évident pour un roman quand il s’agit de suivre une lecture coup de cœur. Le sort est tombé sur Seconde Humanité. S’il est loin d’être évident de succéder à Anatèm de Neal Stephenson, pour son premier roman, Adrien Mangold s’en sort plutôt honorablement.

Un worldbuilding peu courant

Si vous observez le bouquin de la maison L’homme sans nom, vous découvrirez le cœur du livre composé de pages noires pour une bonne moitié. En effet, il y a deux histoires – forcément liées – qui se déroulent à quelques années d’intervalles.  Les pages blanches en début et en fin de texte évoquent le « présent », les pages noires relatent le passé.  En outre, les chapitres s’ouvrent sur un compte-rendu historique des événements décrits, donnant un aperçu du futur.

Ce procédé prenant en compte passé, présent et futur, offre une vision complète sur cette tranche d’histoire consécutive au Grand Bleu.  Et fort intéressante, d’ailleurs dans les perspectives exposées ainsi que la différence de perceptions entre les époques, soulignant également le syndrome du canapé (si vous voyez ce que je veux dire).

Vous vous demandez de quoi il s’agit au juste, surtout que le résumé éditeur reste assez cryptique.

Il y a quelques siècles – si l’on se place dans le futur du livre, la Terre a connu un cataclysme d’une envergure telle que l’humanité fut menacée ainsi que l’intégralité du biotope terrestre. L’eau a recouvert 90 % de la surface du globe épargnant grâce au génie technologie, l’Australie et le Groenland. Les pics les plus élevés sont également épargnés par la montée des eaux. Bref, nous sommes vraiment dans les catastrophes mis en scènes par des films comme 2012, mais bien loin de l’esprit de ceux-ci. Ce phénomène prend le nom de Grand Bleu (mais là, non plus, nous sommes loin du film de Luc Besson et il n’y a aucun rapport).

Ce raz-de-marrée titanesque est loin d’être la seule calamité qui frappe notre belle planète bleue – et en l’occurrence toute bleue. Le renouvellement de l’oxygène ne se fait plus, l’air devient vicié et un marché de la respiration se met en branle avec toutes les raclures possibles qui envisagent de profiter de la situation… Mais encore, une couche nuageuse à l’épaisseur nocturne filtre bien trop les rayons du soleil pour pourvoir réchauffer notre Terre….

Bref, la situation est loin d’être rose.

Forcément, dos au mur, l’humanité s’avère incapable de collaborer, et une scission s’opère entre pays riches et pays pauvres. Les premiers développent la technologie pour épurer l’air sur le Groenland (un peu dans le style des Attracteur de Rose Street de Lucius Shepard, les fantômes en moins),  et se réfugie en Australie après avoir érigé un barrage tout autour de l’île-continent.

L’évolution fait son œuvre et les relégués aux eaux montantes, parviennent à s’adapter et cherchent à s’octroyer une place à l’air et « au soleil ». Par la force. La guerre du Grand Bleu s’engage et les terriens gagnent grâce à une idée de génie d’un homme taillé à la mesure de l’événement. Pour les scrupules, il faudra repasser.

De l’émotion et des idées

Le problème est réglé, et un siècle après le début de la montée des eaux (le présent du livre), toute une communauté vit à l’abri et à l’air libre, retranchée derrière les palissades de béton  – haute de 1000 m – en Australie.

Ce jour là, César Séfria se marrie, avant de s’offrir une lune de miel mémorable, et accessoirement son dernier moment de bonheur. En effet, une pandémie se déclare dans la nuit. La virulence est effrayante et menace les rescapés du Grand Bleu. Une course contre la montre effrénée s’engage; la Faucheuse est de sortie et se fait plaisir, prélevant son butin avec une avidité rarement atteinte.

César n’est pas le premier venu. Non seulement il est un des hommes les plus riches de ce territoire retranché, mais un brillant biologiste. Avec son ami Simon et sa compagne Pauline, il vont enquêter, débusquer ce virus implacable, Octavia du nom de la première victime, et faire des découvertes tonitruantes. Comme quoi, le passé peut venir te donner un méchant coup de pied au cul!

L’intrigue est dans les deux cas bien maîtrisée, offrant du suspens, des moments assez tendus et de bonnes tranches d’émotion. Le dénouement final apparaît sans doute assez vite, mais ici le « comment » y parvenir grade tout son sel (marin). Que ce soit la partie blanche ou noire, (présent ou passé), le rythme est bon, et Adrien Mangold parvient à donner à la fois du corps à ses protagonistes même si Matis Harlong apparaîtra assez stéréotypé dans son rôle de mercenaire tout en cadrant parfaitement à l’histoire.  Toute la partie pandémie reste cohérente et fait froid dans le dos, et j’ai bien aimé la construction globale de l’histoire de cette Seconde Humanité.

Pour un message d’actualité, mais…

Les messages relatifs à la sauvegarde de notre planète sont limpides, et dans le consensus actuel. Qui ne souhaite pas un développement en harmonie avec la faune et la flore (et aussi avec nos belles abeilles)?

En revanche, je peux difficilement classer ce roman en science-fiction. Presque tout colle avec l’approche, cependant les bases elles-mêmes ne cadrent pas avec la réalité. Aussi, je ne pense pas que les vétérans de SF et de hard-SF y trouvent leur compte. Pourquoi ?

Le Grand Bleu avec cette vague d’eau qui submerge quasiment toutes les terres est peu cohérent.  Et même si Adrien Mangold évacue cette question en soulignant que cela reste éminemment mystérieux (dans la partie noire), cela reste un peu difficile de suspendre son incrédulité. Et même si toutes les glaces fondaient (ce qui arrivera globalement avec l’évolution de l’obliquité et la précession de la Terre – je vous rassure à une échéance assez lointaine), le niveau est bien trop énorme. Profitons-en pour rappeler le principe d’Archimède : « un corps immergé reçoit une poussée verticale égale au poids du volume de liquide déplacé ». Donc quand la glace dans l’eau fond, le niveau de l’eau ne monte pas. Vous pouvez observer le phénomène avec un glaçon dans un verre d’eau.

Ensuite, il y a la question de l’oxygène. Ce sont les océans et les mers qui sont le poumon de notre bonne vieille planète en transformant le CO2 en calcaire au fond des océans et par l’action des différents phytoplanctons qui absorbent le CO2 pour libérer de l’oxygéne. Donc, plus il y a d’eau et de marées, plus le recyclage de l’oxygène est perfromant. Et puis, il y a la question des températures…

Voilà, ce qui peut faire coincer les amateurs de SF s’appuyant sur des bases réalistes.

Désormais avertis, il faudra prendre en compte cette souplesse prise avec nos connaissances actuelles.

Seconde Humanité est le premier roman de Adrien Mangold, et devrait plaire aux lecteurs cherchant un récit plein d’émotion, de ressorts, et qui présente une pandémie faisant froid dans le dos. Le worlduiding a du chien et donne du volume à l’ensemble. En revanche, les largesses prises avec la réalité scientifique risque d’écarter les amateurs plus attentifs à ces bases SF.

Ce roman a été chaleureusement offert par la maison d’édition, L’Homme sans Nom, et l’objet est de qualité avec une couverture rabat, et un marque-page.

Ce livre est pour vous si :
  • vous adorez les thématiques écologiques
  • vous aimez vous faire peur avec les pandémies
  • vous êtes dans un « cycle fin du monde »
je vous le déconseille si :
  • Vous n’aimez que la SF basée sur les réalités scientifiques
  • Vous êtes « aquaphobe »
  • Vous êtes fatigués de tous ces bouquins sur le climat
Autres critiques :

 

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33 réflexions sur “Seconde Humanité – Adrien Mangold

    • Je ne sais trop quoi te conseiller. Car, il y a du bon dans le bouquin dont une très grande créativité, une belle tournure de phrase, une intrigue qui tient la route, du worldbuilding.
      Le hic, c’est que mes études étaient mathématiques, puis météorologie/océanographie alors je suis plutôt sensible à la question…. ET je note immédiatement les trucs qui clochent.
      Maintenant, tu peux le lire en sachant cela, le mettant de côté et profiter de l’histoire.

      J'aime

  1. Pas du tout pour moi. J’ai tiqué quand, en début de critique, tu as parlé de la diminution du niveau d’oxygène dans l’univers du roman alors que la part des océans augmente, parce qu’effectivement, comme tu le soulignes très justement à la fin de ta recension, le phytoplancton en est le plus grand producteur sur Terre. Donc d’entrée, voilà un point capital de son worldbuilding qui me sort complètement du bouquin. Personne ne demande à l’auteur d’être Greg Egan, mais il y a tout de même des limites. Sans parler du fait que tout cela ressemble terriblement à Waterworld…

    Bref, merci pour cette critique salutaire et comme toujours excellente !

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  2. Sans être trop fatigué de tous ces bouquins sur le climat, je pense que celui ci à un air de déjà vu pour le lecteur confirmé : il ne fait pas beau, les riches s’en sortent et se servent de quelques sous fifres pour les basses besognes. Mais heureusement, Blabla est là et va retourner la situation.

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  3. J’étais pour partir de ta page sans commenter parce que bon parfois aussi belle que soit ta chronique je n’ai rien à dire et je n’aime pas commenter pour ne rien dire^^. Et puis j’ai vu ton « Touchée, coulée! »… Tellement le titre qu’il fallait à ta critique! Et ça m’a fait rire. Alors merci 😀 Je ne suis pas aussi intelligente que toi, je crois que je n’aurais pas tiquer sur les éléments peu scientifiques^^ Mais maintenant que je les connais, ça va être difficile de les oublier. Dommage que l’histoire n’aient pas été transposée sur une autre planète. Cela aurait peut-être pu paraître plus crédible.

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    • Je ne dis pas que l’eau ne monte pas. Simplement que le niveau imaginé est loin d’être cohérent. Ensuite, la glace déjà sur l’eau, comme la banquise n’entraine pas une montée des eaux, c’est physique( formule de Lavoisier). En revanche, il y a la glace sur la terre qui elle peut entrainer une montée. Puis, il ne faut pas négliger l’érosion des terres sous l’action des marées et de l’eau qui grignote sans relâche. Le phénomène est complexe.

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  4. J’avais repéré ce livre à sa sortie, je ne l’ai toujours pas acheté mais j’ai donc lu ta chronique avec attention !
    Je pense que j’aurais pu passer à côté des inexactitudes scientifiques, je ne suis pas très méfiante sur ce plan 😉 par contre c’est vrai que les bouquins sur le climat, ça commence à me filer le cafard. Je pense que je le tenterai quand même un jour, il m’intrigue !
    Merci pour cette belle chronique 🙂

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