La Fille aux Mains Magiques – Nnedi Okorafor

ActuSF

Nnedi Okorafor m’a séduite dès ses premiers textes avec Binti. Certes, ces derniers véhiculaient une légère touche Young Adult avec son héroïne au sortir de l’adolescence embarquée dans une aventure effrayante à ses yeux. Les thématiques liées au déracinement et la confrontation au monde s’abordaient d’une façon des plus classiques, avec un charme tenace. Le traitement choisi pouvait ne pas convaincre les vieux routard de la SF.

La beauté source d’harmonie

Chidera est une jeune fille africaine qui vit dans un cocon de morosité. Chaque aspect de sa vie est passable, neutre, insipide : son père est un homme triste, renfermé, colérique qui souhaitait un fils; sa mère peine à gagner sa pitance, et vit au jour le jour; à l’école elle n’est certes pas un souffre douleur, mais s’avère transparente; aucun rêve ne l’anime, aucun espoir ne lui berce le cœur.

Déprimant, n’est-ce pas?

Surtout quand nous songeons qu’avant de se rendre à l’école, le jeune fille doit ramener de l’eau depuis le puits, pour ensuite faire l’objet de piques de la part de son professeur. La bassine est fendue et l’eau s’écoule malgré ses efforts, trempant ses vêtements.

Cependant, cette corvée matinale va transformer sa vie. Le point d’eau est occupé par une file nombreuse, Chidera doit donc attendre son tour pour puiser la ration familiale. Pour patienter, elle déambule sur le chemin de terre qui s’écarte dans la forêt. Non, elle ne va pas se perdre, ni semer des petits cailloux. Elle va juste faire un rencontre qui marquera un tournant dans son existence. Deux femmes d’un certain âge s’adressent à elle au détour du sentier. Leurs propos sont taquins mais empreints de gentillesse, c’est alors que notre jeune fille est stupéfaite d’entendre une troisième voix, sans déceler de présence supplémentaire. Seul un grand et bel arbre s’offre au regard. Ce phénomène  n’alerte pas les deux autres personnes visiblement habituées. Lors de l’étrange conversation qui s’ensuit, Chidera accepte qu’une des femmes lui dessine une feuille sur le dos de la main. Les parfums qui se dégagent de l’encre sont envoûtants, le croquis attire l’attention par sa beauté et un petit quelque chose d’indéfinissable… remuée par cette rencontre, pressée par l’heure, elle s’échappe de ce moment hors du temps pour se précipiter au puits, et à l’école.

Bien entendu, l’eau s’est écoulée de la bassine. Bien entendu, le professeur est toujours aussi débile. Bien entendu, sa mère n’a presque pas vendu de fruits ou de « talismans », son père rentre du travail toujours aussi renfermé. Bref, rien n’indique une modification en bien ou en mal dans la vie de Chidera. L’insipidité de son existence et de son avenir est constante.

Sauf, qu’au matin, la feuille est toujours présente sur le dos de sa main, avec ce léger et odorant parfum. Rien ne peut l’effacer. Ce dessin commence à attirer l’attention, d’abord de la jeune fille, puis de ses quelques amies. Une d’entre elles lui demande un croquis dans le même style. Chidera décide de s’exercer avant d’accepter. C’est le déclic : elle se laisse emporter, se sent infiniment bien, elle prend suffisamment de confiance pour accéder à la demande de son amie, et puis d’autres. Elle trouve le sourire et une joie qui va être communicative. Ce premier dessin, en entraine un autre, puis d’autres, puis des projets, jusqu’à bouleverser sa vie,  en s’enivrant dans un art magique.

Nous pourrions penser que cette novella accumule les clichés tout en fonctionnant sur l’empathie avec Chidera. Je ne peux pas nier que c’est partiellement le cas. Nous pouvons aussi évoquer Edward aux mains d’argent qui joue quelque peu sur le même registre et qui partage quelques similitudes. cependant, ce n’est pas tout à fait exact, car La fille aux mains magiques est bien plus lumineuse et aborde de multiples thèmes.

Nnedi Okorafor nous plonge dans une Afrique actuelle où se côtoie les véhicules et l’absence d’eau courante, l’électricité et le manque d’appareils ménagers, l’école et les corvées. Malgré ce tableau peu engageant, elle ne cherche pas à faire du misérabilisme, ni à jouer sur un quelconque effet larmoyant. Le cadre est donné, il y a de bons aspects, et d’autres nettement perfectibles. Point. De même, la situation de Chidera semble peu reluisante, or elle est essentiellement liée à la personnalité de la jeune fille. Elle se trouve dans un âge charnière, se cherche certes, et surtout n’est pas actrice de sa vie. Nous ne sommes pas dans le cas d’école de l’adolescent en recherche d’identité même si cette thématique n’est pas étrangère à l’histoire. Ce serait réducteur de le voir ainsi.

Donc, une Afrique moderne, loin de notre mode de vie sert de cadre à cette histoire navigant entre le conte et la fantasy. J’emploie le terme de conte, mais il n’est pas à comprendre dans la tradition française de merveilleux avec des fées, des princesses et un prince charmant (niais, quoi). Rien de tout cela dans La fille aux mains magiques, seul un arbre et le dessin d’une feuille bousculent la vie de la jeune fille. Conte, car nous sentons dans ce récit l’influence de traditions  – orales ou écrites – africaines. L’évocation de Okorafor est puissante, et le parfum du Ooli (ouli? houli?) entêtant. L’art est l’équivalent de sa baguette magique, et les ressources nécessaires à son déploiement se nichent en son cœur.

Les thématiques abordées, outre la beauté et la puissance de l’art, sont le bonheur, la construction de soi, l’estime de soi,… que nous relevons aisément avec son côté introspectif.

J’avais déjà été séduite par la plume de Nnedi Okorafor dans Binti, un space opera certes assez classique mais avec un petit quelque chose de séduisant. Ici, la sensation est encore plus importante, l’écriture de Nnedi Okorafor enchante indéniablement le lecteur. Ce récit s’avère parfait pour mettre en avant son talent à transmettre les émotions (et j’ai été émue par des tableaux que je voyais pas, je ne faisais que les imaginer..), des imagines évocatrices, des odeurs puissantes, et une magie intemporelle. Okorafor est une vraie conteuse.

Le livre est illustré par Zared avec grand talent. Vous pouvez trouver un article ici, détaillant son travail sur la novella.

La Fille aux Mains Magiques conserve la fraîcheur qui me séduisit tant, son charme également, tout en s’affranchissant de toute nuance Young Adult. Le récit ne convaincra pas tous les lecteurs cependant, il faut au préalable avoir envie de lire un texte très positif et lumineux qui joue à la fois sur l’esthétique et sur l’imaginaire.

Ce livre est pour vous si :
  • vous voulez lire un Feel Good book en SFFF (enfin!)
  • vous souhaiter affiner votre connaissance de la culture africaine
  • vous avez aimé Stardust de Gaiman, ou Binti

je vous le déconseille si

  • vous êtes allergique au format novella
  • vous n’avez pas une heure à « perdre »
  • vous n’avez aucune compatibilité avec l’art.
Autres critiques :

La Bibliothéque d’AelinelAu Pays des cave-trolls

Et ma première participation pour intégrer le peuple des Trolls des Montagnes!

17 réflexions sur “La Fille aux Mains Magiques – Nnedi Okorafor

  1. J’ai beaucoup aimé Binti aussi et je compte bien continuer ma découverte de Nnedi Okorafor, alors si en plus tu me parles de Feel Good SFFF (quel concept bien intrigant dis donc), ma curiosité est au max ! 😀

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