Les 24 vues du Mont Fuji par Hokusai – Roger Zelazny

Périple onirique au pays du Soleil Levant

Le Bélial

« Son époux est mort. Ou disons qu’en tout cas, il n’est plus en vie… Pour Mari, le temps du deuil est venu. Un double deuil… Armée d’un livre, Les Vues du mont Fuji, par Hokusai, elle se met dans les traces du célèbre peintre japonais afin de retrouver vingt-quatre des emplacements depuis lesquels l’artiste a représenté le volcan emblématique — autant de tableaux reproduits dans l’ouvrage. Un pèlerinage immersif, contemplatif, au cœur des ressorts symboliques de cette culture si particulière, un retour sur soi et son passé. Car il lui faut comprendre… et se préparer. Comprendre comment tout cela est arrivé. Se préparer à l’ultime confrontation. Car si son époux n’est plus en vie, il n’en est pourtant pas moins présent… Là. Quelque part. Dans un ailleurs digital. Omnipotent. Infrangible. Divin, pour ainsi dire…« 

Le résumé éditeur est assez éloquent quant au contenu de ce roman, finaliste du Nebula et lauréat du prix Hugo 1986 de la novella. Malgré la réputation de l’auteur et le  palmarès de ce titre, il n’avait jamais été traduit ni publié en France. Cet oubli momentané  pourrait s’expliquer par un accès assez particulier…

Effectivement, difficile de réellement définir le genre auquel rattacher Les 24 vues du Mont Fuji  par Hokusai, tenant à la fois de la fantasy, du fantastique et de la SF, le texte emprunte aux trois genres s’amusant à brouiller les frontières. Cette volonté de s’écarter d’un registre n’est pas une nouveauté dans la littérature de l’imaginaire, mais Roger Zelazny nous offre un petit bijou en la matière. Pour commencer l’héroïne Mari, manie un BŌ (bâton de combat japonais) afin de combattre des créatures faites d’énergie électrique (les épigones). Le tout est lié, à la maîtrise préalable de cette énergie et de son flux, feu son époux est passé maître en la matière. La classification s’éclaire alors que le récit nous devient plus lumineux… Ce détail peut déconcerter initialement le lecteur en recherche d’un genre précis et d’un environnement codé et familier.

Nous pouvons lire dans la présentation de l’éditeur les compliments de G.G.R. Martin louant la poésie de l’auteur. Le texte présent n’est pas franchement si poétique, presque le contraire. Il s’agit du journal à la première personne d’une femme qui décrit son périple autour du Mont Fuji. Les premiers chapitres sont un peu hachés, comme s’il elle cherchait ses mots, le ton et le rythme d’écriture. Le rendu n’est pas franchement fluide, tout au début avec une entrée en matière un peu heurtée. Ne vous attendez pas à une prose à la musicalité remarquable. En revanche, cela fonctionne parfaitement dans le contexte, la plume demeure précise pour traduire les états d’âme de Mari, tout en participant à une ambiance d’inspiration nippone.

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A mon sens, l’approche choisie par Zelazny à de quoi surprendre, voire déboussoler le lecteur à lui faire perdre la trace du Mont Fuji. Chaque chapitre s’ouvre sur une courte description d’une estampe de ce fameux site d’après Hokusai (1760-1849). Les estampes existent et font parties des œuvres les plus caractéristiques de la culture japonaise. La plus célèbre est la vague avec le Mont en fond. Il est tout à fait possible de s’amuser à retrouver chacune des œuvres décrite par l’auteur pour s’immerger davantage dans la novellla (C’est ce que j’ai fait, elle sont disponibles sur le net).

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Cette structure confère un ton tout à fait particulier à l’ensemble. Mari s’impose ce périple tout en faisant un point sur sa vie, et s’affutant mentalement pour l’affrontement final, donnant tout son sens à ce voyage. Ainsi, ce journal a-t-il des accents introspectifs très prononcés. L’héroïne étant une adepte de la méditation, cette saveur s’ajoute à l’intimité déjà procurée. Les descriptions des estampes participent sensiblement à l’ambiance générale contemplative. Cet onirisme assumé et si bien retranscrit à la fois par la plume ainsi que la structure du récit forment un texte tout à fait particulier dans une veine japonaise qui ne devait pas être si courante à l’époque.

Le rythme n’en est pas lent, si parler de lenteur a du sens avec ce récit, car cela serait passer à côté de l’objet même des 24 vues du mont Fuji. La novella tient à la fois de la transe onirique et de la littérature de l’imaginaire, quelques chapitres sont nécessaires à l’acclimatation. Tout cela n’est pas contradictoire avec de l’action, puisque nous aurons droit à quelques rencontres parfois amicales (hé!hé!), mais plus souvent frontales et violentes, avec en point d’orgue la confrontation attendue (ne regardez pas le chapitre 24, ce serait de la triche) Cette fin peut décevoir par sa teneur, malgré sa logique.

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En effet, c’est dans l’optique de faire face à son compagnon, pas si défunt que cela, que notre protagoniste principale s’engage sur ce pèlerinage. Mari est américaine, épouse d’un japonnais, cette double culture se ressent tout au long du récit. Les 24 vues du Mont Fuji par Hokusai est incroyablement référencé, presque chaque chapitre aborde sa thématique propre, le Japon pays, culture et art de vivre étant nettement à l’honneur.

Bien entendu Hokusai, et l’art caractéristique des estampes sont évidents puisque ce dernier est le « fantôme et mentor » de Mari, son guide et source de détermination (voire d’inspiration), et son œuvre le canevas de sa résolution finale. La place centrale du volcan avec son symbolisme religieux et tous les rituels associés corsent encore davantage cette impression asiatique aux franges du mysticisme.

Même la mythologie fondatrice du pays du soleil levant (à travers un rêve) et la création de son île principale par Izagami et Izanagi fait son apparition. Et pour parfaire la touche, Mari s’aventure sur son périple en adepte du Bushido. Bref, nous nous baignons intégralement aux sources du Japon.

Les références sont bien vastes et diverses puisque les réflexions de notre personnage principal abordent  des thèmes collectifs avec par exemple le sens de la chevalerie/ la voie du samouraï à travers l’œuvre de Cervantès, et celle de Kurosawa ou bien de l’être humain avec la philosophie de Nietzsche et même Jung. Sa situation personnelle occupe largement ses pensées, comme lors d’une halte sur le lac avec une pensée à Lewis Caroll. Nous côtoyons aussi bien Charon que le hollandais volant, Bob Marley, Kurosawa, le dépouillement, les arts,…

Habituellement, les romans très référencés ont tendance à m’agacer, mais ici l’auteur parvient à maintenir un parfait équilibre pour éclairer chaque chapitre d’une lumière unique, enrichi par les réflexions de son héroïne. Ainsi, le chapitre 12 axé sur l’introspection alors qu’elle est sur le lac, et qu’elle contemple le reflet du Mont, pense-t-elle à sa situation, en déterminant de quel côté du miroir est-elle…

La novella est très belle, bercée dans une ambiance introspective et contemplative à la saveur nettement japonaise. Le plus surprenant réside dans l’alchimie dégagée entre ce cachet méditatif et un récit sous-tendu de danger et ses promesses d’action. Impressionnant et séduisant.

Je ne suis pas certaine que Les 24 vues du Mont Fuji puissent plaire à l’ensemble des lecteurs de l’imaginaire, notamment en raison de son approche si particulière.

Autres critiques :

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37 réflexions sur “Les 24 vues du Mont Fuji par Hokusai – Roger Zelazny

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  2. Magnifique chronique, très complète et qui m’intrigue beaucoup 🙂 Il faut que je retourne vers Zelazny un de ces jours, de toute façon… Je vais peut-être choisir un roman un peu plus gros pour commencer, puisque je l’ai déjà abordé à travers des nouvelles (Dilvish), mais je retiens quand même celui-ci !

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  5. Un livre que je voulais vraiment aimer mais je n’ai absolument pas réussi à rentrer dedans 😦
    Du coup je m’interroge car ces premiers chapitres m’avaient complétement laissée froide mais si le style change un peu par le suite…
    Rah! Tenter ou ne pas retenter l’aventure, là est la question !

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  6. Ca titille ma curiosité ! Et si le Belial le diffuse j’imagine que dans le genre c’est excellent. C’est moi où c’est le premier texte de la collection une heure lumière à être une réédition d’un vieux texte ? Il me semble que les autres proposent des textes jamais édités en France ? Du moins ceux que j’ai lus, et ceux sur lesquels j’ai lu des chroniques.

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