La ballade de Black Tom de Victor LaValle

En forme de coup de pied au cul….

« I’ll take Cthulhu over you devils any day. » – Black Tom

 

La Ballade de Black Tom, court roman de Victor Lavalle est sans doute inconnu dans notre Hexagone. Pourtant il a fait partie de la courte liste des finalistes du prix Hugo et Nebula de 2016. Il est en outre lauréat du Shirley Jackson, du British Fanatsy et du Horror Award. Une très belle carte de visite qui éveille l’intérêt tout en  engendrant des attentes assez importantes.

Il y a beaucoup à dire tant sur le roman lui-même et sa construction, que sur le fond et le contexte.

Concentrons-nous en premier lieu sur l’histoire, finalement le centre d’intérêt principal pour l’amateur de SFFF.

1924. Charles Thomas Tester, la vingtaine, vit dans Harlem de petits expédients et s’avère un musicien sans talent et sans oreille (il possède ses deux appendices de chair), un comble quand nous considérons ses origines et le milieu pauvre mais musical dans lequel il a été élevé. Sa mère était un chanteuse à la voix chaude et mélodieuse, son père, maçon de profession, maniait aussi bien la guitare que la truelle. Ce dernier a perdu son travail à la suite d’une mauvaise blessure, demeure dans l’appartement familial à pleurer sa défunte épouse et s’inquiéter sur l’avenir de son fils.

En effet, Thomas parvient à tirer quelques pièces en taquinant les cordes et en susurrant les deux, trois chansons qu’il maîtrise. C’est surtout dans les quartiers limitrophes qu’il berne le chaland aussi bien par son apparence étudiée – class et élimée à la fois – que par les accords jazzy qui deviennent à la mode.

Otis, souhaiterait le voir reprendre le flambeau et chercher un travail plus stable au lieu  de se contenter de quelques larcins, souvent en infraction avec la légalité. C’est lors d’une de ces missions qu’il est amené à flirter avec les dessous les plus sombres de Harlem et de ses environs. Il doit transporter un livre pour une dame dans le quartier voisin et ce pour une très jolie somme. Il s’agit du Grand Alphabet, un codex très particulier…

Ce jour-là, le cours de son existence bascule. Non pas en raison de la vieille dame qui a acheté le bouquin, mais parce qu’il croise la route de Robert Suydam, un « illuminé » impliqué dans les sciences occultes. Celui-ci l’invite à jouer lors d’une soirée chez lui contre une somme faramineuse (pour l’époque et pour ses origines). Quelques minutes après cette rencontre, c’est l’inspecteur Malone qui l’interpelle au sujet de ce personnage excentrique.

S’en suis une plongée dans l’absurde et l’horreur, l’apparition d’une dimension parallèle, de la magie noire (d’essence vaudou?), un mystérieux Roi sombre, et surtout la transformation de Thomas en Black Tom. Ces événements surgissent dans sa vie parce que Suydam a été séduit pas une des ballades jazzy de Thomas…

Un titre non usurpé et a double sens accompagne donc pour ce court roman. La ballade de Tom se lit aussi bien pour son sens ésotérique et psychologique que pour l’aspect musical et l’atmosphère.

Victor Lavalle nous fait découvrir une Harlem de 1924 à l’ambiance tout à fait saisissante, une précarité « intrinsèque » à ce quartier vivant replié sur lui-même doté de ses lois, ses habitudes, ses clubs louches et accueillants, la musique à chaque coin de rue, sa délinquance, un ADN puissant.

Au-delà de ce parfum envoûtant, il s’agit de la transformation d’un jeune homme s’émancipant par rapport aux autres, à sa couleur et à lui-même. Cette plongée happe le lecteur dans un univers aux franges de la réalité, par les forces mises en œuvre dans cette novella n’ont rien de bienveillantes. Suydam souhaite réveiller un Roi. Un Roi sombre, puissant, inquiétant.

La structure narrative peut légèrement surprendre car nous suivons deux trajectoires diamétralement opposées, rien d’inhabituel me direz-vous. D’un côté nous avons Thomas qui s’émancipe, telle la chrysalide (la nature de la chrysalide et du papillon restent à déterminer), d’un autre nous avons l’inspecteur Malonne, le flic dans toute sa splendeur, habitué à déambuler en plein Harlem avec assurance, qui se trouve sévèrement ébranlé par son enquête.

Cependant, cette structure n’alterne pas les points de vue. Victor Lavalle a choisi de dépeindre une partie du parcours de Thomas, avant de basculer sur l’inspecteur Malone qui recroisera Black Tom. La première moitié du récit brosse l’ambiance, celle de cette Harlem de 1924, se permettant une lente montée en pression véhiculée par une touche fantastique et incertaine. Puis nous plongeons avec Malone dans une dimension surprenante et effrayante, s’interrogeant sur l’état d’esprit des uns et des autres. Quelques scènes sont assez brutales et violentes, suffisamment denses pour prétendre à sa classification « horreur ». Personnellement, je ne suis pas une adepte de ce genre gore et angoissant, mais ici la touche est finale et tout à fait supportable. Le style de l’auteur y contribue beaucoup, car il amène le lecteur en « douceur » vers ces momentums. Le rythme peut surprendre au même titre que la structure, qui en est justement la conséquence.

La première partie se concentre sur le personnage de Thomas; le tempo y est bon autant qu’intime.  Ainsi associé à la nuance fantastique, le lecteur se voit effleurer  le récit en douceur tandis que la seconde s’affirme dans le registre, puis basculant dans la noirceur  augmente d’intensité.

J’ai choisi également de lire ce récit pour le contrepoint qu’il fait à l’œuvre de Lovecraft.  Il s’agit d’une « interprétation » de The Horror at Red Hook (1925) du célèbre auteur. L’inspecteur Malone y est « déjà » présent, tout comme Robert Suydam. Alors que le policier enquête sur de mystérieuses disparitions, il découvre un monde très particulier. Les âmes sensibles devront s’accrocher, et non pas qu’en raison de l’histoire elle-même; tous les adeptes de Lovecraft devraient sans doute lire The Hooror at Red Cook, récit dans lequel le racisme de l’auteur n’est pas cantonné à la sphère privée.

Dans ce contexte, The Ballad of Black Tom est savoureux, avec ce personnage principal noir. Au-delà de sa couleur et du pied de nez assumé à l’œuvre de Lovecraft (notamment à The Red Hook), c’est la consistance de ce protagoniste, et l’agencement du récit qui permettent la réussite de ce pari.  La lecture à plusieurs niveaux enrichit les sensations et l’intérêt du texte.

Cette novella sera publiée au Bélial dans la collection Heure-Lumière en 2018.

Ce livre est pour vous si :

  • vous est fan de Lovecraft
  • vous boycottez Lovecraft
  • vous souhaiter lire un court roman fantastique, flirtant avec l’horreur
  • Vous découvrir Harlem sous un autre jour

Je vous le déconseille si :

  • si vous n’aimez pas le fantastique
  • le format ne vous convient pas
Autres critiques :

Bientôt…

Challenges :
Challenge Littérature de l’Imaginaire – 5° édition
Le livre :
  • 160 pages

30 réflexions sur “La ballade de Black Tom de Victor LaValle

  1. C’est marrant, en ce moment tu es sur un tas de textes en VO qui sont sur le point de sortir en français : Black Tom qui va sortir en Une heure-lumière au Belial’, Ninefox Gambit qui va sortir chez Lunes d’encre. Tu avais super hâte de les lire ou tu n’étais pas au courant ? 😀

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    1. Non, ce n’est pas qu’une question d’avoir hâte de les lire, même si cet empressement existe. Je n’ai appris qu’hier soir que Le bélial publierait Black Tom, et tu m’appre,ds que Ninefox Gambit paraîtra chez Lunes d’encre.
      J’avoue que j’aurais su la publication si proche, je n’aurai pas acheté ni lu ces textes en VO. Surtout le Lee qui n’est pas évident…. Le traducteur va bien s’amuser. Pour ce dernier, je n’imaginais pas que l’édition française serait intéressée car il s’agit d’un space opera militaire. Bien qu’il soit waouh!!! je ne le voyais qu’éventuellement chez lAtalante.

      Comment fais-tu pour être au courant des sorties si lointaines? Je n’ai une visibilité que sur un trimestre maxi…

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      1. Il y a des tas de sources : infos lâchées par les directeurs de collection sur diverses plate-formes (dont les blogs, les forums spécialisés, en interviews ou podcasts, etc), sites récapitulant les achats internationaux de droits, récapitulatifs des sorties à venir sur les sites marchands (parfois à l’échelle de plusieurs années pour certaines sorties en VO), etc. Et pour Black Tom, sachant que le Belial’ avait déjà annoncé celle de Vellitt Boe de Kij Johnson et avait déjà évoqué Shoggoths in bloom, il était logique de penser qu’il y avait de très fortes chances pour que Black Tom soit traduit aussi chez eux.

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        1. J’ai été à deux doigts de prendre le Kij Johnson initialement. Mais, je pensais que Le Bélial serait éventuellement intéressé par cette novella de cet auteur en particulier…. alors, je me suis rabattue sur Black Tom à la place… 😉

          Je vais donc laisse Shoggoths de côté aussi, alors… 🙂

          Bon, je ne cherche pas trop les infos non plus… Dire que j’ai pris le tome 2 de Ninefox Gambit le week-end dernier…

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          1. Le tome 2, c’est moins grave. Comme Lunes d’encre fait tout de même un sacré pari sur le tome 1, personne ne sait s’ils poursuivront la VF si le tome 1 se plante dans les grandes largeurs. Et puis bon, à moi aussi ça m’arrive de prendre en VO des titres que je sais devoir être traduits, que ce soit pour les lire plus vite ou pour les lire moins cher.

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            1. OUi, c’est un sacré pari. Je me demande surtout comment il sera traduit…. avec ce concept de Calendar.

              Je ne regrette pas de l’avoir lu avant sa Trad, car c’est une bonne pioche, et je pourrai faire la comparaison – je le prendrai en VF.

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  2. J’avoue que celle ci ne m’attirais pas vraiment, mais c’est vrai que le fantastique de base ne m’attire pas, pas plus que les Lovecraft (que je boycotte mais que je pense que je n’aurais pas lu même sans ça vu que ce n’est pas vraiment mon genre favori, il y a juste le coté « classique » qui aurait pu me faire tester pour voir)

    Du coup même si c’est un pied de nez ça ne me dit rien, mais bon après si elle sors en vf et que les avis sont géniaux … pourquoi pas mais la chance est minime.

    (je ne savais pas que Ninefow gambit sortait en vf, je le retenterais bien même si mon échec en VO n’avait rien à voir avec la langue mais plus de mon impossibilité à vraiment comprendre le concept ce qui fait que j’avais abandonner à la page 70 un truc du genre)

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    1. Je commence à cerner tes goûts, et je ne pense pas que cette Ballade puisse t’intéressée ou te plaire.

      C’est le côté Harlem, année 20 qui me tentait, et j’en suis assez contente.

      Pour Ninefox Gambit, je me demande vraiment quel parti le traducteur va prendre…. Le début est plutôt déroutant! Et j’ai eu un peu de mal avec le concept inital, jusqu’à ce que je me dise, « bon xxxmoth ou yyymoth c’est un machin chose plus ou moins gris, les hérétiques sont politique, le Calendar est plus difficile à saisir, mais j’ai pensé à une notion cumulative entre le calendrier, le programme de base informatique, la lignée politique, les ondes électromagnétique.

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  3. Horreur à Red Hook est le texte qui m’a fait brûlé ma liseuse lorsque j’ai voulu me remettre à Lovecraft. Cela m’avait bien fait rire, jaune, lorsque je me remémorai les grands critiques : oui Lovecraft est raciste, mais il faut séparer l’oeuvre due l’homme. Les critiques auraient mieux fait de lire les textes !

    Même si le contrepied me plait, je ne suis pas trop tenté par le récit. En outre, comme il va paraitre dans la collection Une heure lumière dont aucun texte ne m’a enchanté…

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    1. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai voulu lire ce roman. Et encore, je ne sais pas si tu es tombé sur le « pire » texte de lovecraft. Personnellement, j’ai également subi un poème : https://en.wikisource.org/wiki/On_the_Creation_of_Niggers

      C’est bon, on ne fera pas croire qu’il faut dans son cas distinguer l’auteur de l’homme, ect….

      C’est dommage que tu ne le tente pas, car la description de cette Harlem, l’ambiance sombre et jazzy méritent le détour.

      Nous verrons si je parviens à te convaincre dans sa future version VF. 😉

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  4. Whaou, ça me donne très envie de lire les deux œuvres pour faire la comparaison ! Je n’ai encore jamais lu de Lovecraft mais je ne sais pas encore trop ce que je risque d’en penser, par contre j’aime beaucoup la démarche de Black Tom, ça éveille grandement mon intérêt 😀 je note tout ça !

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  5. Ce texte est fort tentant, surtout le parti pris de faire un contre pied à Lovecraft, à l’heure où on le voit partout. J’attendrais la sortie dans la collection UHL.

    Je n’ai pas lu The Red Hook, je ne savais pas que ce texte était si ouvertement raciste, dans les autres textes que j’ai lu, on ressent le racisme de l’auteur, mais il faut lire entre les lignes. Bref, c’est bien de s’emparer de ce sujet via un texte, sans forcément entrer de manière frontale dans le débat et braquer les gens.

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    1. J’ai bien aimé le texte, et je me le prendrai aussi en UHL. Il paraît en VF l’année prochaine, alors il n’y a aucune raison de ne pas attendre. Moi, j’avais loupé l’info…..

      Je n’aime pas entrer de manière frontale dans les gens, je pense que nous pouvons exposer nos idées sans braquer et en douceur. Et puis Lovecraft a tant d’afficionnados, que rentrer dans le lard ne servirait à rien, d’autant plus que l’impact de son imaginaire est incontestable.

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  6. Si je peux me permettre de réagir et de commenter une partie de la discussion, celle au sujet du racisme de Lovecraft.

    Quand bien même dit-on souvent qu’il faut (ou qu’il faudrait) séparer l’œuvre de l’auteur. Ou que telle ou telle partie de cette même œuvre n’est pas (par exemple) raciste, pour ne rester que sur cet aspect unique de la question.
    Même s’il est bien évident que ce que j’écris ici s’adresse à tous ceux qui jugent de manière hiérarchique, et prennent en mauvaise part, leurs contemporains et contemporaines pour le dire rapidement) ; quand bien même disais-je que certains textes ne soient pas racistes (ou par exemple antisémites pour Céline), peut-on imaginer que l’auteur en question les aient écrits sans être borné par ses propres convictions ?
    Que cela ne ressorte pas dans tel ou tel texte, n’empêche pas Lovecraft d’être ce qu’il est. Idem pour Céline (et d’autres).

    Leurs idées, qui font d’eux une grande partie de ce qu’ils sont, ne s’évanouissent pas. Mais il est vrai que le milieu artistique bénéficie d’une sorte d’extraterritorialité en la matière. Si notre voisin était raciste, par exemple, nous apparaitrait-il moins raciste lorsqu’il parle de son beau parterre de fleurs ?

    Bref, si je suis venu ici c’était pour avoir une idée de « The Ballad of Black Tom » (d’un auteur dont je viens justement de découvrir une mini-série bédé), et c’est chose faite.
    Or donc merci pour ton billet.

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    1. Tu es le bienvenu pour réagir et participer au petit débat.

      Je pense qu’il est rarement possible d’écarter ses préjugés dans une œuvre. Et oui, le auteurs bénéficient d’une grande compréhension et mansuétude…. sauf quand ils sont conservateurs qui parfois semble une tare bien pire que le racisme et l’antisémitisme, par exemple.

      Je recommande vivement la lecture de Black Tom qui va sortir en VF l’année prochaine.

      De rien 🙂

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  7. Je joue trop au jdr Cthulhu pour que ce roman m’intéresse vraiment (pleeeeeins de scénarios et d’aventures occultes diverses et variées à mon compteur).
    Mais je dis bravo au pied de nez fait à ce chauvin de Lovecraft : c’est un fandom (je ne sais pas si le not est bien choisi 😉 ) qui en a grand besoin !

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  8. Ping : Novembre tisse le livre de l’Hiver – Albédo

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