Anatèm (T1&2) – Neal Stephenson

 

Le top pour conclure l’année

 

Albin Michel Imaginaire

Cette chronique prend en compte les deux tomes d’Anatèm de Neal Stephenson.

(Lire mon introduction jusqu’au bout et pas simplement la première ligne)

Sa réputation de roman réservé à un petit panel de lecteur est TO.TA.LE.MENT usurpée. Certes, Anatèm n’est pas aussi simple d’abord qu’un Martine à l’école ou un roman de zombie survivaliste, mais il s’avère accessible à tout amateur de littérature (de genre ou pas). Une seule condition : un poil de patience.

La présentation de l’éditeur brosse un premier contexte et indique vers quoi vous allez vous embarquer.

« Fraa Erasmas est un jeune chercheur vivant dans la congrégation de Saunt Edhar, un sanctuaire pour les mathématiciens et les philosophes. Depuis des siècles, autour du Sanctuaire, les gouvernements et les cités n’ont eu de cesse de se développer et de s’effondrer. Par le passé, la congrégation a été trois fois ravagée par la violence de conflits armés. Méfiant vis à vis du monde extérieur, jugé aussi dangereux que dénué d’intérêt, la communauté de Fraa Erasmas ne s’ouvre au monde qu’une fois tous les dix ans. C’est lors d’une de ces courtes périodes d’échanges avec l’extérieur, qu’Erasmas se trouve confronté à une énigme astronomique qui n’engage rien moins que la survie de toutes les congrégations mathiques. Ce mystère à percer va l’obliger à quitter le Sanctuaire pour vivre l’aventure de sa vie. Une quête qui lui permettra de découvrir Arbre, la planète sur laquelle il vit depuis toujours et dont il ignore quasiment tout. »

Un roman très ludique

Nous appartenons tous à des régions ou même des pays francophones qui sont riches en expressions plus ou moins imagées, parfois loin de la sémantique française. Et pourtant, un de ces termes ou  expressions pointant le bout de son nez au détour de la conversation est largement accessible par la majorité d’entre nous. Le contexte, le ton, et la situation fournissent suffisamment d’éléments pour que nos neurones fassent la jonction entre eux, et que le tilt vienne frapper  la boule de la compréhension.

Ainsi, chez moi, nous disons « touiller son café« , et conseillons de ne pas avaler son plat trop vite pour ne pas « s’escanner« . Mais, si vous êtes derrière une voiture affichant l’autocollant « roumegues pas et passat davant« , vous aurez saisit l’injonction à la patience que contient cette expression, et de doubler si la route s’y prête.

Et si vous êtes amateur de jeux de mots laids/mollets qui font les gens bêtes/les jambettes (rayer la mention choisie), la gymnastique de la sémantique que propose Neal Stephenson, et pour le coup j’y associe largement Jacques Collin, le traducteur, sera jouissive en soi. Ce fut mon cas, j’ai adoré toutes les acrobaties liées au champ lexical d’Anatèm.

Je le souligne car le « travail » sur la sémantique n’est pas forcément de mon goût, le trouvant souvent forcé, artificiel, inadapté et vieillissant mal.  Dans le roman de Neal Stephenson ce n’est pas le cas, et avec le travail de traduction de M. Collin, il est fort a parier que l’exercice ne prenne pas une ride dans les temps qui viennent. La raison tient autant à la qualité du travail opéré qu’au choix des termes subissant une lente mutation au fil des millénaires de cette planète Arbre. En effet, l’ouvrage est accompagné d’insertions de définitions avec l’évolution des mots au fil des siècles, l’Histoire se chargeant d’en modifier le sens premier. La chose n’est pas vaine, car l’auteur souhaite donner une cohérence et une vraisemblance à son monde, fournissant un worldbuilding passant aussi par le vocabulaire.

Non, n’ayez pas peur, cela a l’air compliqué quand je le pose ainsi, mais c’est en réalité assez simple. Avouez qu’il n’est pas si difficile de deviner les différentes associations.

Il n’y a pas de mystère derrière le mynstère au sein duquel sont hébergés les différents « étudiants » tels que Erasmas, ainsi que l’horloge. Vous comprenez tous ce que signifie globalement une « foulx-thèse », et parvenez à associez le terme « maths » à une communauté de personne étudiant les sciences. Et un Saunt quelque chose, est similaire au regard particulier que l’on porte sur les Saint…

J’ai beaucoup aimé l’humour sous-tendu derrière ce jeu sur le vocabulaire, sachant que la logique a souvent gouverné la plume, l’intuition aussi, si je me fie à l’interview de l’auteur (Logique et rigolo que l’on parle d’extra-sylvestres pour une planète qui se nomme Arbre, non ?).

Des concepts philosophiques à portée de main

L’aspect philosophique du roman est également mis en avant régulièrement et pourrait freiner certains lecteurs potentiels. Rassurez-vous, inutile d’être détenteur d’un doctorat en philosophie. J’ai fait des études de maths et de météorologie, ainsi à la base, je suis plus à l’aise avec la thermodynamique qu’avec la philo, pourtant j’ai lu le roman avec avidité.

Toutefois, un certain intérêt relatif aux grandes questions existentielles (nature de la réalité, de la vie, la vérité,…) est de mise pour le pas être un peu dérouté par certains dialogues , voire tout simplement agacé.

Ceci posé, Neal Stephenson aborde ces points avec maîtrise et même brio, exposant les réflexions de ses protagonistes au détour d’échanges ou d’une visite de la concentre ( le lieu où frère Erasmas vit). Mais rien n’est rédhibitoire pour le lecteur qui aime les romans un tant soi peu spéculatifs.

D’ailleurs nombres d’entre nous ont au moins entendu parler de Platon (largement mis à contribution ici), et même Aristote, non? Ainsi, d’écueil sur ce registre n’y en a-t-il que relativement peu. Cependant, il y aura quelques passages un peu ardus, avec des termes et des idées obscures (exemple : le monde théorique hylaéen ou MTH ? Kézako ?). Puis quelques pages plus loin, l’auteur prend le temps de fournir des éléments de compréhension. Cela peut frustrer ceux qui aiment comprendre tout, tout de suite, mais avec un peu de patience vous serez amplement récompensés.

La question légitime sur l’utilité de l’étalage de ces réflexions se pose. Après tout, est-ce juste pour faire érudit, flatter quelques  égos, en gros se la péter ?

Que nenni!

Tout cela a un lien avec l’histoire mis en branle dès le début (mais cela nous ne le découvrons que plus tard – enfin, vous lecteur du blog ou du roman, si maintenant).

Une histoire soignée et prenante

Donc Frère Erasmas vit dans la concentre Saunt Edhar, un des lieux retiré du monde où les érudits prennent le temps d’étudier leur matière de prédilection (maths, astronomie, philosophie,…).

Du moment qu’une personne manifeste un intérêt pour la connaissance, les portes des maths sont ouvertes. Ainsi, est-il possible de se retirer du monde « séculaire » pour un an, afin de parfaire ses savoirs ou un apprentissage, ou plus longtemps. En effet, il y a plusieurs communautés au sein de la congrégation : les annuelles, les décanales (10 ans), les centenariens (les avôts qui souhaitent rester 100 ans…) et même les énigmatiques millénariens (oui…).

Ces personnes, ou avôts, rompent tout contact avec le monde extérieur – et surtout la technologie numérique – pour se consacrer à l’étude, jusqu’à l’ouverture des portes de leur communauté propre. Tous les ans, les dix ans, chaque siècle, ou au début de chaque millénaire, si vous avez bien suivi.

Ce n’est pas franchement religieux même si nous pourrions comparer Anatèm avec Le Nom de la Rose d’Umberto Eco.

Cependant, cette vie n’est pas un long fleuve tranquille dédiée à la connaissance. Chaque communauté a ses factions qui se sont façonnées en fonction de leur perception des sciences, des maths, et même de leur considération des personnes et du mode de vie extérieur. Nous devinons relativement vite qu’il existe des luttes internes pour représenter le groupe d’influence qui régit l’ensemble des maths (en bref, du pouvoir). Lors d’une visite,  des inquisiteurs interrogent nos avôts sur leur point de vue sur tel ou tel sujet, notamment sur le courant de pensée majoritaire à Saunt Edhar… Ainsi, les réponses apportées sont-elles cruciales.

Les choses seraient assez simple s’il ne s’agissait que de guerre intestines ou de complots de palais. Hélas, c’est loin d’être le cas, et tout commence à déraper quand un des avôts est appelé par le monde séculaire. Une étrange anomalie a été détectée dans le ciel…

Aussi, sciences et idées ont-elles une place de choix dans le roman, et il est bien possible qu’elles soient au cœur d’une bataille pas simplement fratricide….

 D’ailleurs si le premier chapitre (80 pages) fait immanquablement penser au Nom de la Rose, quelques éléments se démarquent pour donner une ambiance plutôt « moyenâgeuse futuriste ». Toutefois, il faut bien patienter une centaine de pages pour que l’histoire s’emballe.

Pour un large public, même les plus exigeants

Le tour de force de Stephenson réside dans sa faculté à prendre en compte un vaste panel de lecteurs, du forçat du space-opera au vétéran de la Sf spéculative. Ce dernier trouvera matière à satisfaire sa soif littéraire.

Là aussi, l’auteur communique tout son humour (et une forme de dérision). Nous ne sommes pas sur Terre, mais sur Arbre qui est une « Terre » plus avancée technologiquement.  Pythagore a été troqué par Adrakhonès qui a eu la révélation de CNOUS avec le fameux triangle. Il a deux filles, Déat et Hyléa. La première donne naissance au courant de pensée des déôlatres, méprisés par nos avôts (c’est de l’hérésie) car il favorise une quête transcendantale individuelle. De la seconde découle le monde Hylaéen suivi fidèlement par les frères et soors, basé sur un jugement scientifique reconnu comme (le seul) vrai.  Bref, il y a du Kant (et la Vérité, même si l’on peut aller piocher du côté des concepts bouddhistes également) la-dessous, et de quoi satisfaire les plus exigeant en matière d’idées.

Ceci n’est qu’un exemple de comment il est possible de décortiquer le roman si  le lecteur souhaite le lire avec ce niveau de lecture, sachant qu’autrement c’est plus simple. Nous comprenons que les déôlatres ne sont pas les bienvenus au sein des maths, qui favorisent largement la pensée s’appuyant sur la rigueur scientifique.  La tension est grande et une scission est possible, et surtout malheur à l‘abbé l’avôt qui afficherait un penchant pour le mauvais courant.

Les idées exposées sont indissociables de l’histoire et parfaitement exposées pour notre plus grand bonheur. Le rythme s’avère posé, alors ceux qui attendent un roman qui pétarde dans tous les sens risquent d’être déçus. L’intrigue n’est pas si complexe en soi, il y a un mystère à résoudre potentiellement dangereux. Cependant, les protagonistes doivent également faire face au regard des « civils » pas forcément bienveillants, ainsi qu’aux conflits internes de leur communauté, et cela a tendance à chauffer sévère. (La situation se complique également du fait des vœux exprimés).

Anatèm de Neal Stephenson n’est pas un texte SF de référence en raison de son travail d’orfèvre (et ludique) sur le vocabulaire, ni de l’exposition judicieuse de concepts philosophiques propices à la réflexion ou encore de son histoire avec des trames à tiroir. Il possède tout cela,  c’est un grand roman surtout parce ce qu’il s’adresse à tous les lecteurs curieux, offrant à chacun la possibilité de s’éclater au niveau de lecture choisi. Certes, le récit s’acquiert avec une certaine patience, mais quelle récompense finale!

SI je devais résumer mon sentiment simplement : Oh! YEAHHH!

Je remercie chaleureusement AMi pour m’avoir offert le tome 2 en SP numérique (parfait), et mon époux qui m’a gentiment offert la version papier des deux volumes.

 

Ce livre est pour vous si :
  • vous savourez les intrigues d’envergure
  • vous aimez lire romans de SF XXL
  • vous voulez découvrir un roman jouant sur plusieurs registres
je vous le déconseille si :
  • Vous voulez de l’action, et pas de worldbuilding
  • Vous n’êtes amateur que d’intrigue linéaire
  • Pouf! Rien que ma critique vous a fatigué!
Autres critiques :

ApophisLe makiAu pays des cave-trollL’épaule d’OrionBlog-O-livreLe chroniqueur

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Anatèm, tome 2

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68 réflexions sur “Anatèm (T1&2) – Neal Stephenson

  1. « Sa réputation de roman réservé à un petit panel de lecteur est TO.TA.LE.MENT usurpée. »

    Tu arrêtes maintenant ! Ca suffit ! Ce bouquin, on veut se le garder pour nous. On veut pas le prêter. Les autres, ils vont le salir. Alors, si, c’est un roman hyper réservé à un tout petit panel de lecteurs, nous, et pis c’est tout ! Mais enfin quoi, lutin !

    Aimé par 3 personnes

    • Merci! 🙂
      Si je l’ai placé tout en haut de mes coup de coeur, c’est que j’ai vraiment adoré. Je suis heureuse si cela se sent.
      Ah! la force de l’habitude avec le voisinage, j’ai rectifié. 😉

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  2. On « pétasse » les vêtements chez toi aussi? Ça fait toujours marrer les parisiens, arf!
    Magnifique critique, Lutin. Je connais rien à Kant ceci dit, j’espère que ça ne sera pas un problème pour la lecture

    Aimé par 1 personne

    • C’est quand même assez loin de la fantasy, même la plus relevée… Alors j’avoue que je ne sais pas trop quoi te conseiller. ce serait un bouquin de 250/300 pages, je n’hésiterait pas au vue de sa qualité. Là, c’est 900 pages et mine de rien 50€…

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  3. Une œuvre magnifique très érudite sur de multiples sujets, ca ne se lit pas en diagonale voire à se relire Sur certains paragraphes mais c’est le prix d’une grande qualité d’écriture. Personnellement j’ai beaucoup apprécié le tome 1 et c’est sans crainte que j’attaque le2, certains passage se mérite d’autres moins mais dans l’ensemble un gros travail de l’auteur quî s’apprécie au fil de la lecture, quant au traducteur je m’incline bien bas devant lui au vu du résultat, incontournable !!

    Aimé par 1 personne

  4. bonsoir Laeti..; euh lutin 82
    Ta critique je ne l ai pas lue plus de 5 lignes…
    Il faut dire que ce soir j’ai décidé de commencer cette lecture,
    j en suis au Fraa Lio et à ses fourmis près du brambasier….
    Bon, je file, je poursuis les remonteurs d horloge, si je suis en retard on va me sonner les cloches

    Aimé par 1 personne

  5. Bravo pour cette chronique! Pour le vocabulaire, je vois entièrement ce que tu veux dire. Je suis en train de lire Les Questions dangereuses de Lionel Davoust et c’est la même problématique. Cette utilisation d’un vocabulaire spécifique participe à l’univers et j’adore!

    Aimé par 1 personne

  6. Une petite danse s’impose pour fêter ça !
    C’est l’un de mes plus beaux cadeaux livresques de Noël, et je n’ai plus qu’une envie : me jeter dessus à bras raccourcis 😉 Ta chronique est une tuerie, comme d’habitude !

    Aimé par 1 personne

  7. Un autre roman de SF qui flirte avec succès avec le langage et la philosophie (mais surtout le langage) tout en restant accessible et un tour de force c’est Ambassytown de China Miéville (Légationville en français). Il faut dire que Miéville et Stephenson sont deux auteurs qui mélangent allègrement high concept et popculturisme avec en général un certain succès.

    Aimé par 1 personne

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