Vers les Étoiles – Mary Robinette Kowal

Denoël- Lunes d’encre

  1. Une météorite s’écrase au large de Washington, dévastant une grande partie de la côte Est des États-Unis et tuant la plupart des habitants dans un rayon de plusieurs centaines de kilomètres. Par chance, Elma York et son mari, Nathaniel, en congé dans les Poconos, échappent au cataclysme et parviennent à rejoindre une base militaire.
    Elma, génie mathématique et pilote pendant la Seconde Guerre mondiale, et Nathaniel, ingénieur spatial, tentent de convaincre les militaires que la météorite n’a pu être dirigée par les Russes. Mais, ce faisant, ils découvrent que la catastrophe va dérégler le climat de manière irréversible et entraîner, à terme, l’extinction de l’humanité.
    Seule issue : l’espace. Une coalition internationale lance un programme spatial de grande envergure… inaccessible aux femmes. Elma compte pourtant bien y prendre part et devenir la première Lady Astronaute.

Une uchronie orchestrée avec brio

Je distingue 2 styles de récits uchroniques (c’est tout personnel). Le premier arrange une légère divergence de l’histoire pour soulever des questions « et si?« , s’interroge sur les conséquences d’un choix différent dans l’Histoire, ou encore met en place les éléments propices à étudier une autre facette de l’humanité (Fatherland de R. Harris, Trilogie du Subtil Changement de Jo Walton, …)

Le second n’emprunte pas les mêmes ressorts; tend à utiliser un cadre historique particulier pour raconter une histoire, la modifie mais ne cherche pas, forcément, à étudier les conséquences de la divergence historique. Ce qui les distingue pour l’essentiel, se concentre sur la nature et l’importance des changements historiques opérés, sur l’ambiance et sur les objectifs de l’auteur (les romans de Harry Turtledove, par exemple).

Pour autant, je ne les juge pas forcément exclusif l’un de l’autre, mais, mes attentes divergent en fonction de leur projet.

Mary Robinette Kowal joue sur la cohérence et la « continuité » historiques. La réussite de son uchronie tient à la justesse de ses choix, et à la mise en abîme du lecteur qui compare immanquablement. La première pierre de cet édifice repose sur le changement de président américain au moment de l’impact de la météorite. Et cette divergence déclenche une succession logique d’événements, de possibilités, d’opportunités pour l’écrivaine et pour son récit. En effet, ce n’est pas tant le crash de cet astéroïde dans l’océan Atlantique qui fait cette histoire, mais bien la non élection de Harry Truman qui pose les fondations de ce récit. Finalement le gros cailloux ne sert que de catalyseur.

Réussir à mettre en place un levier subtil qui déclenche une réaction en chaîne crédible et cohérent, avoisine la maestria. Mary Robinette Kowal s’est « contentée » d’un effet papillon, et s’est passée allégrement de l’artillerie lourde pour proposer une uchronie qui éclate le monde tel que nous le connaissons et qui épate par sa vraisemblance.

Une cohérence engageante

Autre point tout personnel qui participe à mon enthousiasme concerne les aspects scientifique et technique. J’ai déjà râlé quant à l’absurdité de nombreux romans d’anticipation climatique dont les prémices étaient totalement incohérents, fantasques, et foutraques. Quel délice de lire enfin que le principal gaz à effet de serre, découvert depuis des siècles et utilisé dans…. des serres (bingo!) est la vapeur d’eau! Et non, le CO2 qui représente 0,04% de l’atmosphère (les rapports concernant ses effets sont rédigés au conditionnel et la marge d’erreur des études comporte bien souvent 3 chiffres – les amateurs apprécieront…- les éruptions volcaniques, ces vilaines, perturbent le tout – Mont St Helens, Eyjafjallaljökull et son fort impact sur le trafic aérien mondial, Kralatoa,…).

Bref, le principal danger qui guette la Terre après la chute de la météorite dans l’eau de l’Atlantique provient du réchauffement de la planète par effet de serre en raison de la vapeur d’eau ainsi libérée. Nous n’évoquons pas ici, 1 ou 2° C d’augmentation mais bien une Terre qui souhaite rattraper sa jumelle Venus, avec des mers et océans en ébullition à moyen terme (à long terme, scoop : les océans s’évaporeront – IRL).

Outre cet aspect climatique, le roman est extrêmement bien documenté tout en gardant un style d’écriture fluide, contribuant à la grande cohérence d’ensemble. Il embarque d’office les lecteurs dans cette aventure. Mary R. Kowal met en jeu les décisions des organisations soumises aux jeux politiques, soigne les descriptions aussi bien dans la salle des opérations lors de missions dans l’espace, qu’à bord des avions. Le passé et le caractère des différents protagonistes sont vraisemblables. En effet, Kowal s’est inspirée de personnalités bien réelles comme Jackie Cochran, pilote lors de la seconde guerre mondiale, fondatrice des WASP, Jerrie Cobb et Bessie Coleman qui a du aller en France pour passer son brevet de pilote en raison de la ségrégation!

Lors des missions spatiales, lectrices et lecteurs en compagnie l’Elma vivent à ses côtés, et même mieux, vivent à travers ses yeux de mathématicienne, comprennent l’importance de son rôle, apprécient l’aspect suranné des cartes perforées pour l’IBM, et appréhendent les difficultés techniques liées à un tel projet. Mary Kowal nous fait vivre toutes ses réussites, tous ces errements de l’intérieur.

Une intrigue émouvante

Elma est un guide extraordinaire. Non seulement, nous découvrons un monde feutré et spectaculaire, de manière assez intime; mais, avec elle, nous faisons aussi face à l’adversité d’une société héritière de ses préjugés, d’une conception de la femme limitée aux rôles d’épouses et de mères – accessoirement, elles s’avèrent des instruments commodes – et même à l’inimité personnelle à travers ses confrontations avec Parker.

Échappant de peu au néant, cette jeune femme parvient à s’imposer peu à peu comme une évidence, avec un tempérament admirable. Loin d’être la superwoman à l’épreuve de toutes les crasses, de tous les coups durs, Elma York démontre une résilience insoupçonnée, même par elle. Le personnage est attachant avec ses doutes, ses coups de mou, son amour pour son époux, et son aspiration pour les étoiles.

Le chemin pour réaliser son rêve s’apparente à un parcours du combattant. Il faut d’abord faire naître une petite étincelle, l’idée que l’espace n’est pas la chasse gardée de la gente masculine, puis maintenir le cap et convaincre qu’il n’y a pas d’ineptie à ce que les femmes goûtent au plaisir du vide spatial, et puis comme bien souvent dans un milieu masculin être parmi les meilleurs. J’ai apprécié qu’Elma ne soit pas LA meilleure, que la concurrence existait entre ces dames, et qu’elles n’entretenaient pas forcément de superbes et éternelles amitiés indestructibles.

Une farandole de prix

Je vous conseille vivement de regarder le film Hidden Figures qui traite des mêmes thématiques dans la course à l’espace, et met en scène la fabuleuse Katherine Johnson. Les deux ont également en commun la justesse de ton, et l’émotion dégagée.

Vers les Etoiles accroche à son palmarès une farandole de prix, parfois mes attentes sont si élevées que le livre me déçoit. Actuellement, les thématiques de la place de la femme et de la discrimination ont le vent en poupe, il n’est donc guère surprenant qu’avec ce thème double le roman soit honoré. Toutefois, équilibrer son récit sur le fond et sur l’intrigue est un exercice délicat, et ce afin de ne pas noyer le second dans les considérations purement militantes. Mary Robinette Kowal réussit parfaitement cet exercice en délivrant un récit plein de « spontanéité », émouvant, ainsi qu’une intrigue qui pousse à tourner les pages, le tout en délivrant un message sans agressivité, avec finesse, avec une bienveillance agréable et pourtant tout à fait percutant.

J’ai adoré.

Ce livre est pour vous si :
  • vous aimez les romans qui vous mettent des étoiles dans les yeux
  • vous souhaitez découvrir une plume agréable
  • Vous aimez les livres combinant fond et intrigue
je vous le déconseille si :
  • Si vous êtes misogyne
  • La conquête des étoiles, c’est fait
  • Non, c’est le CO2!

Autres chroniques :

Just a WordLe MakiApophisOrionLe Tigre Rouah !!!

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Vers les Etoiles de MR KOWAL

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24 réflexions sur “Vers les Étoiles – Mary Robinette Kowal

  1. Très sympa en effet ! J’ai adoré les thématiques soulevées et la « voix » du personnage principale qui a vraiment su me toucher 🙂

    Maintenant que les gens sont séduits je vais pouvoir en faire râler certains en ouvrant le second en VO 😛

    Aimé par 1 personne

  2. Si je n’avais pas déjà lu ce roman, je le ferais tout de suite 😀 Entièrement d’accord avec cette belle chronique. J’ai eu la chance de découvrir les deux suites en VO et elles sont également géniales !

    Aimé par 1 personne

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