Une histoire des abeilles de Maja Lunde

Quel futur pour l’humanité ?

 

Un roman qui mêle abeilles et anticipation est forcément une lecture qui attire mon regard. L’apiculture est avant tout une passion, la lecture aussi, les deux réunies forment une aubaine incontournable. Surtout qu’après la lecture d’Une histoire naturelle des Dragons, le clin d’œil s’impose!

Forcément, mes attentes seront élevées, forcément je serais regardante en ce qui concerne cette merveille de la nature, forcément je serai sévère quand aux techniques apicoles décrites.

Le pitch de départ est assez fourni et disparate pour provoquer d’entrée un regard interloqué. De quoi s’agit-il au final ? D’un roman contemporain ? de la science-fiction ? d’un roman historique ? d’une réflexion sur notre avenir ?

Une histoire des abeilles est avant tout d’un texte d’anticipation qui plonge ses racines dans les premiers pas de l’apiculture moderne, pour se projeter dans un futur assez lugubre.

« Angleterre, 1852. Père dépassé et époux frustré, William a remisé ses rêves de carrière scientifique. Mais la découverte de l’apiculture réveille son orgueil déchu : décidé à impressionner son unique fils, il se jure de concevoir une ruche révolutionnaire.
Ohio, 2007. George, apiculteur bourru, ne se remet pas de la nouvelle : son unique fils s’est converti au végétarisme et rêve de devenir écrivain. Qui va donc reprendre les rênes d’une exploitation menacée chaque jour un peu plus par l’inquiétante disparition des abeilles ?
Chine, 2098. L’Effondrement de 2045 a laissé la planète exsangue. Comme tous ses compatriotes, Tao passe ses journées à polliniser les fleurs à la main. Pour son petit garçon, elle rêve de l’avenir réservé à l’infime élite. Seulement, un jour, Wei-Wen tombe dans le coma après s’être aventuré seul dans une forêt… Afin de comprendre ce qui est arrivé à son fils, Tao se plonge aux origines du plus grand désastre de l’humanité.« 

Les 3 époques évoquées dans la quatrième de couverture s’alterneront au gré d’un chapitre chacun tout au long du récit. Nous les suivrons avec les trois personnages principaux succinctement décrits.

Si initialement, cette structure narrative laisse une impression un peu biscornue, très vite le lecteur comprend que ces trois points de vue sur l’apiculture, la nature et l’humanité ont à la fois des points communs mais aussi une imbrication de bon aloi.

Sur le plan purement narratif, je ne peux pas dire que Maja Lunde nous offre un roman révolutionnaire, pour autant cela n’en est pas moins efficace ou poignant. Chaque personnage connait des tensions familiales et sans qu’elles soient identiques, elles reflètent l’air de leur temps ainsi que les contraintes inhérentes à leur environnement.

Ainsi, faisons-nous connaissance avec un William, dépassé, démotivé, un être proche de la larve humaine. Le regard que lui porte sa famille n’est pas suffisante pour éveiller une étincelle de rébellion, un zeste de fierté ou d’orgueil. Centré sur son auto-apitoiement, il fait pâle figure aux yeux du lecteur qui s’interroge sur les raisons de son bourdon. Peu à peu, il va reprendre du poil de la bête et tandis qu’il fait sa mue, l’apiculture se révolutionne et entame ses premiers pas vers une approche moderne.

Au-delà de la description d’une vie de l’époque dans la campagne anglaise, nous découvrons l’histoire naturelle pratiquée alors (quelques scènes sont assez drôles), mais également les prémices des techniques apicoles dont certaines sont encore d’actualité.

Cette évocation des premiers pas modernes dans l’exploitation/exploration des abeilles est tout à fait instructive et agréable. Elle a aussi le mérite de montrer que la motivation première (et qui est toujours actuelle dans l’apiculture) est centrée autour de la protection de ce fabuleux insecte, et non pas réduite à la récolte de miel. En effet, jusqu’alors pour récolter ce précieux nectar, l’homme détruisait la colonie en écrasant les pains de cire, larves, œufs, et tutti quanti inclus…

En soi, cette partie est intéressante, mais elle ne sert pas simplement de décorum. Certes, William n’est pas le père de l’apiculture moderne, d’autres l’ont précédé (de peu), mais l’impact sur le reste de l’aventure sera réel; cette partie sert également de référentiel, une façon de donner du volume et de la puissance aux autres tranches de vie. Tout était si simple alors….

Les soucis de Georges ne tiennent pas simplement à la sphère familiale, ils sont aussi d’ordre professionnel. Le modèle agricole américain (et occidental) n’est pas présenté sous son meilleur jour : entre endettement, baisse des productions, effondrement du prix du miel, hausse des charges, la situation n’est pas florissante et la course à toujours plus est inévitable. Surtout quand notre apiculteur rêve de voir son fils reprendre les rennes de l’exploitation familiale (Ils sont apiculteurs depuis des générations, tous mordus de ce délicieux hyménoptère). Le syndrome d’effondrement des colonies touche déjà le Sud des USA, et tous redoutent de voir le mal se propager en nord du continent. (Ce mal affecte réellement les abeilles depuis 20 ans; en 24 heures, la ruche est désertée sans aucune explication. Toutes les abeilles disparaissent d’un coup).

Il est difficile de ne pas s’émouvoir avec son histoire, même si ses aspirations le rendent aveugle et que le lecteur souhaite lui donner une claque de bon fonctionnement histoire qu’il écoute un peu son fils. L’émotion est intense quand les abeilles disparaissent, surtout que nous sentons au fil de l’intrigue une épée de Damoclès suspendue, juste là, prête à tomber et anéantir tout espoir.

Les relations familiales sont particulièrement bien rendues et plausibles. La partie apicole est cohérente, très bien documentée. La détresse  de Georges à la perte de colonies d’abeilles transperce les tripes (ou tout au moins les miennes, j’ai déjà perdues des colonies, et c’est un crève cœur. On s’y attache à ces garces qui vous piquent, chaque colonie a sa « personnalité ».), la proximité temporelle et culturelle influençant ces sensations.

Enfin, Maja Lunde nous immerge dans une Chine à l’aube du XXII° siècle. Les abeilles et tous les insectes pollinisateurs ont disparus de la surface du globe, depuis 1980 dans ce pays (c’est un fait avéré, mais la Chine reste la premier exportateur de miel, cherchez l’erreur…..). L’histoire personnelle de cette jeune femme dont le fils a disparu nous permet de découvrir une humanité aux abois; le colosse a des pieds d’argile et s’effrite lentement mais inexorablement. La famine a fait des ravages, le cannibalisme n’est pas étranger dans certaines zones, il devient très dangereux de se déplacer dans des endroits inconnus, vous risquez de finir en potage….

Cette période fait froid dans le dos. Ici, point de zombie, point de violence, ni de jeux politico-télévisé renversés par une jeune fille. La réalité est bien plus nue, et plus percutante. La raison tient à la disparition d’un insecte qui fait 1g, qui ne pèse pas bien lourd…  et qui est pourtant essentiel. Le coupable : l’aveuglement humain alors que les sonnettes d’alarme résonnent depuis bien longtemps. Il y a encore des fleurs, et même des arbres fruitiers, parfois pollinisés à la main en Chine (aujourd’hui c’est déjà le cas), mais plus grand chose ne produit des fruits faute de vecteurs adéquats….

Le message véhiculé ne se dissimule pas sous des palabres sans fin ou des métaphores lumineuses. L’auteur est directe. Elle s’ancre sur un point de départ identifié, le début de l’apiculture moderne, elle fait un constat de nos jours montrant que l’équilibre est rompu pour nous achever sur le sort fort plausible qui attend les futures générations. Les trois récits se combinant, s’alternant, se renforcent l’un l’autre pour délivrer un message percutant.

Si le texte n’était que désespoir, difficultés et renoncement, le message sonnerait bien trop comme un pamphlet moralisateur. Certes, le parti pris ne se conteste pas sur ce roman, mais l’espoir reste bien présent tout au long des pages, tout comme les bonnes volontés, et l’engagement.

Le lendemain de ma lecture, j’ai éprouvé un besoin compulsif de passer du temps avec mes abeilles. Inutile d’expliquer longuement combien ce récit à sonner juste à mes yeux, et même m’a sonné tout court.

 

Livre lu dans le cadre d’une Masse Critique. Merci!

Autres critiques

 

Le livre
  • 400 pages
  • Broche : 22,50€
  • E-book : 15,99€
  • Presses de la Cité

 

 

 

 

42 réflexions sur “Une histoire des abeilles de Maja Lunde

  1. Systia

    Bon bah lorsque j’ai écrit mon commentaire à propos de ce livre, tu l’avais déjà lu, en fait ^^.
    En tout cas, c’est sympa de voir qu’a priori tes attentes sont comblées et que tu n’as pas eu à râler sur des erreurs concernant l’apiculture.

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  2. « les raisons de son bourdon » : elle a osé !

    J’aime bien parfois ces romans qui sortent des sentiers balisés de la SF. Comme en plus il est réaliste, cela donne envie de le lire.
    Mais à 16€ l’epub verrouillé par des DRM, Les presses de la cité préfèrent m’en dissuader.

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    1. Oui, j’ai osé. En même temps « la perche « était tellement énorme… que je n’ai pas pu résister! 😉
      C’est un roman qui sort des entiers battus effectivement et qui a de l’intérêt.

      A la lecture numérique n’est pas vraiment pas encouragée pour le coup!

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        1. Oui, leur politique de prix reflété franchement un parti-pris. Et oui, c’est dommageable pour ce roman qui sans être révolutionnaire n’en demeure pas moins intéressant.

          tes messages restent souvent bloqués parmi ceux à vérifier….

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  3. J’adore l’idée de cette histoire ! Adopter un point de vue différent, original pour traiter d’un thème si complexe et déjà tellement abordé autrement, c’est une bonne idée^^ Et ton avis donne d’autant plus envie d’aller découvrir ça !

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  4. Boudicca

    Je ne connaissais pas du tout ce livre mais tu me donnes très envie de le lire ! Et je suis très impressionnée par ta passion pour l’apiculture, c’est un milieu que je ne connais pas mais qui me fascine beaucoup 🙂

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  5. J’ai entendu parler de ce livre. Je n’avais pas envie de le lire au début car les questions écologiques sont récurrentes dans mon métier et généralement, je fuis les thématiques liées à mon métier quand je me plonge dans la lecture (même si j’admets qu’on n’en parle jamais assez). Mais les avis dithyrambiques et surtout les relations familiales qui sont aussi mises à l’honneur vont finir par me pousser à m’y intéresser.

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  6. Alors là j’apprends un truc!! Je ne savais pas qu’il n’y avait plus d’abeilles en Chine depuis les années 80, c’est complètement dingue!! Du coup en regardant à l’instant sur google j’ai revu la photographie que tu mets en couverture d’article 😉 . Je pense que lire un livre sur sa passion où on amène justement l’exigence de son savoir rend la lecture d’autant plus passionnante, sauf si l’auteur ne s’est pas correctement renseigné au préalable évidemment. Je me souviens avoir pris énormément de plaisir à lire Notre Dame de Paris justement pour les descriptions extrêmement précises des toits et des rues de Paris que je connais par cœur. Il y a deux ans en revenant du salon Le livre sur la Place, j’ai été embarquée en covoit avec un juriste de l’assemblée nationale passionné par l’apiculteur, il en a parlé pendant des heures et je n’aurais jamais cru que ça pouvait être aussi passionnant! Chouette article en tout cas.

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    1. Si, si. C’est une des grandes « avancées » de la révolution culturelle. Comme les oiseaux gênaient, ils sont commencer par les exterminé (surtout en ville). Du coup, il y a eu énormément de vermines, alors ils ont employé d’énormes quantités d’insecticide pour les tuer, rayant aux passages les pollinisateurs. Il en reste très peu, car les effets des produits persistent encore… d’où la pollinisation à la main.

      Effectivement si le livre est bien documenté, cela rajoute un intérêt supplémentaire au roman, on le vit sans doute davanatge.

      Merci! 🙂

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        1. Oui, et nous n’en sommes pas loin pour les autres. Ce qui m’ennuie le plus, c’est l’absence de dialogue transversal et constructif. Il faudrait que les acteurs tentent de comprendre les contraintes des uns et des autres (tous) sans jugement, sans s’émouvoir ou vouloir défendre son secteur. Ensuite, une fois le contraintes comprises et admises, se poser des questions, sur ce qu’il est possible de proposer pour concilier impératifs perso.pro et contraintes des autres….

          Je pense notamment à l’apiculture et l’agriculture. Il y a des contraintes de rendement, d’obligations légales et administratives, des règles européennes à la con,….
          Pour l’apiculture c’est un peu la m^me chose, mais surtout il faut des ressources saines pour les abeilles. Pourquoi ne pas planter des bandes de fleurs méllifères de 1 à 2 métres entre un rucher et une zone cultivée ? Cela ferait écran.

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  7. Sans abeilles c’est au moins 80% de nos fruits et légumes qui disparaissent si je me souviens bien, on sera sacrément dans la m…. 🙄
    Je vais me noter ce titre, même si la SF n’est pas trop ma came ça a l’air assez simple pour la novice que je suis

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  8. C’était sans conteste un livre écrit pour toi 😉
    Mais il s’adresse à nous tous également !!! Justement pour traquer ce coupable exaspérant qu’est l’aveuglement humain.
    Le problème des abeilles m’interpelle énormément et m’inquiète aussi ^^ Grande consommatrice de miel (exclusivement biologique), je ne savais pas que la Chine reste le premier exportateur de miel, c’est dingue…
    J’aimerais beaucoup le trouver à la médiathèque, merci pour la découverte 🙂

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    1. Oui. C’est ce que j’ai pensé immédiatement. Ce bouquin est pour moi!!! 🙂

      C’est exaspérant la courte vue de l’humanité…. Mais ce roman, et c’est en cela que je le sort du lot, n’est pas sans espoir.

      Ah, une grande consommatrice de miel. Alors pour ce qui est du miel biologique, j’ai des réserves. Comment peut-on certifier que les abeilles ne vont butiner que des fleurs sans interventions humaines ? Perso, je ne peux pas et je m’interdis la dénomination « miel biologique ». L’essentiel c’est d’acheter à un apiculteur « artisan ».
      Pour la Chine c’est complétement fou et inadmissible…. Mais bon, l’aveuglement et la bêtise humaine sont les deux choses réellement infinies.

      Je pense qu’il sera dans quelques temps dans les médiathèques. Il est sortit il y a un mois…

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      1. Des réserves, j’en ai aussi ! Mais je m’imagine (peut-être à tort ^^) que les abeilles ont un périmètre limité, et que le label AB prend en compte l’environnement proche des ruches ! Si les champs d’à côté sont régulièrement pulvérisés avec des pesticides alors là, effectivement, c’est nul 😦
        Je ne connais absolument rien à l’apiculture. Pourquoi dis-tu que l’essentiel c’est d’acheter à un apiculteur « artisan » ?
        Par exemple, lorsque je commande mon miel sur un site de produits biologiques, pourquoi vient-il le plus souvent d’Espagne ou d’Italie ? Est-ce parce que ce sont des producteurs industriels ? Les artisans français ne peuvent-ils vendre sous la label bio parce que les contraintes sont trop importantes ? Je me suis même demandée si le label AB n’était pas plus permissif envers les produits importés… Bref, vaste sujet ^_^
        Et sinon, toi, tu vends ton miel en ligne ?

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        1. Les contraintes pour la vente AB du miel sont très contraignantes, à la fois dans la conduite du rucher (quitte à sacrifier des centaines de colonies, ce qui me fait bondir..) mais aussi dans le périmétre. Un abeille a un rayon d’action de 3 km, comment veux-tu être certain que tout est cultiver en AB dans ce rayon. C’est énorme, et il y a beau coup d’exploitations dans un cercle de 6 km de diamètre. Et les particuliers ?….
          Pour répondre à ta question, oui le label est plus permissif pour les produits importés – et pas que pour le miel.

          Effectivement, les règles ne sont pas les mêmes en Italie et en Espagne pour ce qui est AB, et il y a une énorme faille dans le système : si tu es producteur/distributeur de miel, tu peux dire que le miel est par exemple d’Espagne s’il y a au moins 10% de ton miel dans les produits que tu vends. Le reste peut très bien provenir de Chine….

          ALors, effectivement, ils viennent pour la plupart d’industriels du miel. D’où la différence entre un apiculteur « artisan ». Mais les produits sont généralement un poil plus cher, car pas mal d’opérations sont faites exclusivement à la main, et s’il ya des employés, il y a aussi toutes ces histoires de charges…

          Pour l’instant je ne le vend pas en ligne, car je n’en produis pas suffisemment. Mais pour les blogopotes, je souhaite faire un petit lot découverte (en vente) de mon miel, avec une étiquette spéciale!

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          1. Oh, merci pour cette réponse fort instructive !
            Alors, si ça se trouve, j’ingurgite 90% de miel de Chine sans le savoir 0_o … Mince !
            Tu peux déjà me compter parmi tes futurs blogopotes acheteurs de ce lot découverte 😉
            Et puis du miel récolté par un lutin, livrovore de surcroît, ne peut être que fabuleusement délicieux 😉

            Aimé par 1 personne

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