La 5° Saison de N.K. Jemisin

Un monde entre implosion et explosion.

Premier tome de la Terre Fracturée

Auréolé de deux prix Hugo pour les premier et deuxième tomes de La Terre Fracturée, La 5° Saison de N.K. Jemisin éveille la curiosité.  Le pitch présenté par l’éditeur au sujet de ce roman de fantasy d’un genre inhabituel chatouille d’autant plus les synapses que ma lecture Des Cent Mille Royaumes, lu récemment, m’avait déjà convaincue du talent de la dame.

J’espérais donc avoir les neurones aussi enchantés que lors de ce précédent…

Déjà, l’univers proposé est une explosion de saveurs.

L’histoire se déroule sur un continent unique, le Fixe, avec au Nord et au Sud, l’Arctique et l’Antarctique, quelques îles aux pourtours et Lumen en « capitale » de cette unique Terre émergée. L’auteur ne délivre pas davantage d’informations, il est donc difficile d’établir – ou pas – s’il s’agit de notre planète dans un futur lointain, très lointain ou d’un autre univers. Quelques éléments disséminés ici et là, n’écartent pas la piste de la Terre, mais rien n’est moins sûr…

En effet, le Fixe connaît une activité sismique et volcanique très importante, la tectonique des plaques travaille la planète dans ses tréfonds engendrant raz de marée, tsunamis, tremblements de terre, explosions des volcans. Enfin tout le tintouin apocalyptique d’une terre en pleine fureur, massacrant sa population à coup de roches, de gaz, de nuages de cendres, de crevasses et d’autres cataclysmes météorologiques.

Le Fixe n’est pas une lande paradisiaque et si Dante imaginait un purgatoire, ce continent serait un candidat potentiel sérieux.

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Pourtant, la vie existe. Hélas, le terrible Dieu local, Le Père Terre est régulièrement d’humeur massacrante, et déclenche une Cinquième Saison : un hiver apocalyptique – généralement lié à une tenace couverture nuageuse provoquée par les cendres – qui menace de rayer la vie sur le continent ou tout au moins les plus gros et les plus fragiles.

Ces 5° saisons portent toutes un nom en fonction de leurs effets les plus marquants; un appendice joint en fin de roman précise l’époque, les conditions, l’amplitude et la durée de celles-ci. Ce bref récapitulatif historique est excellent pour l’immersion et la cohérence.

Malgré les forces dévastatrices à l’œuvre les humains survivent d’épreuve en épreuve (ils sont coriaces ces bougres!). Proches de l’éradication lors des épisodes les plus durables, ils survivent en se regroupant en comm (pour communauté). D’ailleurs toutes ne survivent pas en raison d’une mauvaise gestion, de l’épuisement des vivres, des pillages ou des attaquent de seigneurs de guerre. L’ambiance a quelque chose de Mad Max ou du Facteur de David Brin dans ces affrontements meurtriers et ces attitudes dénuées de la moindre compassion.

Aucun système central digne de ce nom, Lumen se pose en capitale de fait par sa stabilité sismique et l’étendue de sa comm, mais elle ne gère en aucun cas les autres, ni en prélevant un tribu ni en aidant dans les moments difficiles. C’est chacun pour soi, et Dieu pour tous!

Les seules structures centralisées et continentales sont des lieux de savoir ou de maîtrise technique telle la 7° Université ou Le Fulcrum (pendant un instant je me suis demandé ce que Blacklist venait faire dans l’histoire… puis, cela passe en poursuivant le récit). Ces deux centres accueillent des étudiants afin de les former. Si l’université a un périmètre classique, ce n’est pas le cas du Fulcrum.

En effet, les personnes portent des noms liés à leur utilité ; Costaud, Innovateur, Dirigeant, Reproducteur,… Sachant qu’être un Costaud n’est pas forcément la panacée contrairement à ce que l’on pourrait croire, surtout lorsque survient une 5° Saison…

Cependant, il existe une catégorie méprisée, tenue à l’écart, et souvent tuée en bas-âge : les orogénes. Leur tort : ils vivent en symbiose avec la terre.

Ce système de magie, à défaut de meilleur terme, est tout à fait original et captivant.

Les orogénes ressentent secousses, mouvements de terrain et points chauds. Rien d’extraordinaire en cela; non seulement ils y sont sensibles mais ils possèdent la capacité de puiser cette énergie pour la transformer. Quand un orogène adulte maîtrise son talent si particulier, il peut l’utiliser pour atténuer voire gommer des secousses, ou geler le carreau d’une arbalète; après tout, ce n’est qu’une transformation de l’énergie par la voie calorique…

Le revers de la médaille est plus pernicieux, s’ils puisent l’énergie de la terre, ils peuvent transmettre aussi leurs vagues à l’âme et transférer au sol, aux plaques tectoniques ou aux volcans leur humeur les plus sombres et les plus colériques, transformant leur don en calamité – ou les personnes proches en glaçon authentique.

L’enfance est bruit, joie et chamaillerie. Une période pour se découvrir. Un jeu un peu brutal, une raillerie ou une contrariété peut révéler un don caché, et mettre au ban de la comm les enfants ainsi découverts. Dans le meilleur des cas, ils sont recueillis par le Fulcrum, dans le pire abattus sur place. Cette institution ne ressemble pas à un internat ou un orphelinat, le camp de redressement s’apparente davantage à la vie millimétrée et calibrée des élevés orogénes.

Ces artificiers de la terre ne sont pas les seuls possédant des aptitudes particulières. Ils sont encadrés par des Gardiens dotés d’un champ de nullité. Leur affectation à leurs pupilles s’opère dès le « recrutement » et pour la vie. Ils exercent un contrôle sur eux dès cet instant, et cette emprise tient à la fois de la manipulation que de la maltraitance psychologique (et physique).

Enfin il y a les mystérieux mangeurs de pierre, totalement énigmatiques et source de légendes… Nous les découvrons à peine dans ce tome, et il est délicat pour le bien de la trame que les quelques éléments se dévoilent à la lecture.

Cette association entre une description sérieuse des phénomènes de tectonique des plaques ainsi que leurs conséquences et le système magique qui en découle est inusitée et particulièrement savoureuse. L’ensemble est cohérent, et s’appuie sur une base scientifique très solide. N.K. Jemisin classe son roman comme de la Fantasy, c’est tout à fait approprié tant le système thaumaturgique est élaboré, potentiellement spectaculaire, allié à la présence d’êtres hors du commun. Cependant, les assises sont si bien travaillées et documentées (sans être le moins du monde pesantes) que cela flirte parfois avec la SF. Apophis le classe parmi la science-fantasy, et cette approche reflète également les deux aspects de ce récit. Haroun Tazieff aurait conseillé N.K. Jemisin, ce ne serait pas une surprise…

La 5° Saison ne se résume pas à un univers post-apocalyptique, une lutte pour la survie, ou aux orogènes.

L’auteur nous propose de suivre la vie de divers personnages. Une enfant, deux femmes, et un homme, pour l’essentiel. C’est surtout l’occasion de brosser les conditions de vie à différents stades et dans différentes conditions de l’orogéinité. L’enfant Damaya voit son secret découvert lors d’une chamaillerie, un Gardien la « recueille », commence son apprentissage entre douceur, prévenance et cruauté, et l’escorte jusqu’au Fulcrum où elle va poursuivre sa formation.

Si cette jeune fille, douée et solitaire nous évoque d’autres figures de la littérature (Hermione, par exemple), ce n’est pas le cas de Syénite, une jeune femme, 4 anneaux (hiérarchie propre au Fulcrum) entêtée, tout aussi solitaire, avec un potentiel très intéressant.

Son caractére est affirmé et acerbe, et bien qu’elle fasse profil bas au sein de cette institution, le lecteur sent un volcan qui couve sous les cendres. Une mission d’importance lui est confiée, doublée d’une requête précise. A son grand déplaisir, un mentor supervisera sa tâche, un 10 anneaux du nom d’Albâtre, et l’étalon qui doit lui donner un enfant…  La double mission ne sera pas de tout repos (et pour cause), alors que tous deux se détestent au premier regard.

La dernière femme centrale du récit est Essun « vous« , qui vivez à Tirimo avec deux enfants et un mari, dissimulant votre différence… jusqu’au jour ou votre conjoint s’en aperçoit et massacre votre fils sous vos yeux…

Le récit alterne entre ces trois personnages principaux. La procédé narratif est habile, peu courant et peut surprendre initialement. Une fois plongé dans la lecture, et s’appropriant Essun, « vous« , l’immersion est totale; l’histoire est vécue avec les entrailles, les vôtres et celle de la terre.  Il est évident que les trames possèdent une résonance entre elles, et qu’elles sont destinées à se rejoindre, mais le voyage en compagnie de ces tranches de vie éclaire le cas des orogéne avec précision et compassion.

S’associent à vous Hoa et Tonkee, et à Syénite Albâtre. Hoa, est un jeune garçon recueilli sur le bord d’une route, malgré votre drame, votre cœur de mère n’a pas pu le laisser en plan (une sorte de transfert ?). Qaunt à Tonkee, elle s’est invitée sans vous demandez l’autorisation, elle vous casse les pieds, mais s’avère pleine de ressources, donc utile.

Syénite et Albâtre, c’est une autre histoire. Ce mentor, 10 anneaux, respire l’orogénéité, mais agace la jeune femme avec ses penchants dramatiques, ses silences et ses secrets. Elle est avide d’apprendre et d’évoluer, il ne semble que s’ennuyer auprès d’elle, parfois hautain, parfois cinglé, parfois mélancolique. Entre eux, le Fulcrum semble un sujet délicat, et à plus d’un titre.

Malgré leurs défauts, leurs caprices parfois, ils sont globalement attachants, voire très attachants, bien travaillés pour avoir de la consistance. Même les personnages secondaire gardent des traits de personnalité propres qui leur permettent de ne pas se fondre dans la masse des stéréotypes habituels.

Un trio amoureux pourra peut-être agacé quelques lecteurs, cependant, l’auteur parvient à rendre cette relation digeste et non pesante (dixit une lectrice qui n’apprécie pas les romances appuyées, et les triangles amoureux courants et tout pourris). Seul le/la transsexuel présent dans le récit m’a fait tiquer. Non pas en raison de sa nature, mais de l’absence d’utilité à la trame ou à la construction du personnage. J’ai l’impression que l’utilité est calculée pour l’effet de mode ou la caution morale… je suis de l’avis de Gromovar en ce qui concerne ce « penchant » à  surfer sur le sujet pour faire bien.

Les thématiques exposées sont chères à l’auteur :  secte/dogme, discrimination, intolérance, génocide, l’utilisation d’enfant dans la guerre.

La lecture s’achève sur une fin un poil attendue, mais tout à fait satisfaisante et surtout sans gros chiff-hanger pesant.

  • Si vous cherchez une fantasy édulcorée avec un héros pourfendeur de vilains et secourant la damoiselle en détresse passez votre chemin. Le livre est dur, sans concession à la douceur et aux âmes sensibles.
  • Si vous pensez lire une fantasy post-apocalyptique digne de Hunger Games, Divergente ou Le Labyrinthe, changez de plan, le livre joue sur d’autres registres et seul habillage offre des similitudes.
  • Enfin, si vous attendez un livre de SF, sachez qu’il y a de drôles d’intra-terrestres dans ce récit qui bouffent ou font corps avec la terre. Pour le reste, La 5° saison s’emparent de thématiques de ce genre, et avec de solides bases scientifiques.

La Cinquiéme saison est un roman captivant, proposant un univers torturé et une lutte pour exister savoureuse. L’auteur nous offre un récit alliant divertissement, frissons, et fond. Un prix Hugo mérité. L’envie de lire la suite est impérieuse…

Autres critiques :

ApophisBlackwolfCunéipageun papillon dans la Lune

Challenge :
Le livre :
  • J’ai Lu
  • Broche 23 €
  • E-book 16,99€ AVEC DRM
  • 455 pages

 

42 réflexions sur “La 5° Saison de N.K. Jemisin

  1. Ping : La cinquième saison – N.K Jemisin | Le culte d'Apophis

  2. Ping : Chroniques des livres éligibles au Prix Planète-SF 2018 : A à K (par titre) - Planète-SF

  3. Jean

    Il faut donc que je m’y remette ! Ce n’est pas tellement le procédé narratif (comme prof de lettres, j’ai un peu l’habitude…), c’est l’ambiance du livre, le petit déclic qui ne se fait pas…
    En revanche, j’ai fini en presque 2 jours le dernier Jack Campbell (le tome 1 de la saga des Piliers de la Réalité, Dorcastel ; il y en a 6 en anglais).
    C’est très YA ou littérature jeunesse, mais bien fait et très sympa ! Et pas très cher sur liseuse..

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    1. Mis à part le premier chapitre, pour moi cela c’est fait rapidement. Mais, cela arrive que nous ne parvenions pas à se mettre dedans. Mauvais moment, pas un grosse envie de ce style.
      Cette fantasy est très proche des roman de SF post-apocalyptique, il est dur, alors je ne suis pas surprise que cela soit d’une approche plus « délicate ».
      Alors il te faut peut-être attendre.

      Je me suis pris sur liseuse Dorcastel. Mais je souhaite terminer La Flotte Perdue avant de passer à celui-là. 🙂

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  4. Le chien critique

    Tu titilles ma curiosité avec ta critique.
    Un mélange de SF et de Fantasy, voilà qui me plait.
    Par contre le trio amoureux et le trans refroidisse mes ardeurs. Le trans ne serait-il pas noir avec en outre un léger handicap ? Ou comment faire plaisir aux minorités sans servir les intérêts de l’intrigue.
    Combien de volumes de prévus pour que je sache dans combien de temps je pourrais le lire.
    De toute façon, avec ce prix et les verrous, pas sûr que je passe par la case porte monnaie.

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    1. J’en étai certaine 😉

      S’il y a un roman dont les pieds baignent dans la fantasy qui serait susceptible de te séduire, celui-ci serait un bon candidat.

      L’univers y est très soigné, très SF même, l’ambiance y est aussi crépusculaire. Les thématiques sont de la partie, l’écriture solide, les personnages captivants et nuancés, l’intrigue…intrigante.
      Seule l’orogonénie, une sorte de magie appartient à la sphère de la fantasy, mais elle est cohérente avec l’ensemble.

      Le trio amoureux n’est pas pesant, et n’occupe pas une place centrale, je n’apprécie pas du tout généralement, mais ici j’ai trouvé que cela passait. Le trans est présent, mais reste en périphérie. Cependant, c’est vraiment cette impression que j’ai eu : comment faire plaisir à une minorité sans que cela apporte un élément à l’histoire.

      C’est une trilogie. Le deuxième tome ne devrait pas trop tardé.

      Sûr qu’ils ont une politique de prix pas terrible question e-book, et des DRM à la con!

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    2. Il y a beaucoup de personnages noir dans le récit mais peut-être parce que l’auteur l’est aussi.
      Quand au perso transgenre, c’est marrant comme toujours ils ont besoin d’une utilité pour exister alors qu’on ne demande pas aux cis de se justifier pour pouvoir être dans le bouquin.

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  5. Fût un temps, je voulais lire tous les prix Hugo !
    Mon ambition s’est un peu calmée depuis, pour m’orienter essentiellement vers les meilleurs, et je pense pouvoir ranger celui-ci dans ladite catégorie 😉
    Encore une critique haut de gamme, merci !!!

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    1. Merci pour le compliment. 🙂

      J’ai également eu cette ambition à un moment donné, jusqu’à ce que je tombe sur des textes qui ne m’ont pas beaucoup convaincu… Mais, j’aime bien creuser dans cette veine quand même.
      Du coup, j’essaie de lire – sans me fixer de terme – les romans et novellas qui ont raflé deux ou trois prix.

      Tu peux lui donner sa chance sans soucis!

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  6. Coucou, encore une critique sur ce livre qui va me faire pencher du côté obscur… c’est la troisième critique qui en dit trop de bien. 😉
    On voit que tu as aimé le bouquin et tu le vends bien.

    Par contre un doute sur les DRM, sur 7switch annoncé avec un tatouage et à 15,99 pas 16,99 ! Quid ??

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    1. Donne lui sa chance, c’est un bon bouquin! Et oui, j’ai vraiment accroché, et si cela se sent c’est que j’ai bien réussi à traduire mon sentiment!

      Ah, j’ai regardé sur les grandes plateformes. Pas sur 7switch. Mais jusqu’à présent je n’ai jamais eu de surprise entre ce qu’ils annoçaient.affichaient et la réalité. Donc, cela doit être le cas, tatouage, mais DRM pour la fnac par exemple.

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  7. Ah ah ! Blacklist, bien vu ! je me demandais où j’avais déjà entendu ce mot ^^
    Pour les DRM, vu que c’est l’éditeur qui décide le type de marquage, je serais très étonnée qu’il y ait des différences entre les plateformes, il y a peut-être une erreur chez l’une ou l’autre ?

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  8. Ping : Septembre 2017 au clair de miel – Albédo

  9. Ping : Quelques instants de lecture… – Albédo

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